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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. La quête d'autorisation

2. Des prophètes et de la possession

3. De la poésie et de la musique

4. L'hypnose

5. La schizophrénie

6. Les prédictions de la science

LIVRE III: LES VESTIGES DE L'ESPRIT BICAMÉRAL DANS LE MONDE MODERNE

1: La quête d'autorisation

Nous sommes parvenus désormais à un point où nous pouvons nous retourner et voir l'histoire de l'humanité sur cette planète telle qu'elle est pour la première fois, et considérer quelques-uns des traits essentiels des trois derniers millénaires comme des vestiges d'une mentalité antérieure. Notre vision, ici, de l'histoire humaine doit être celle d'une plus grande splendeur. Nous devons essayer de voir l'homme par rapport à tout son arrière-plan évolutionniste, où ses civilisations, y compris la nôtre, ne sont que des pics montagneux dans une chaîne particulière se détachant sur le ciel, et d'où nous devons nous efforcer de prendre une distance intellectuelle afin d'en mieux percevoir les contours. Dans cette perspective, un millénaire est une période extrêmement courte pour un changement aussi fondamental que celui du passage de la bicaméralité à la conscience.

A la fin du IIe millénaire après J.-C, nous sommes toujours, dans un certain sens, au coeur de cette transition vers une nouvelle mentalité. Nous avons nos maisons de dieu qui enregistrent nos naissances, nous définissent, nous marient, nous enterrent, reçoivent nos confessions et intercèdent auprès des dieux pour nous pardonner nos offenses. Nos lois sont fondées sur des valeurs qui, sans leur pendant divin, seraient vides et impossibles à appliquer. Nos devises et nos hymnes nationaux sont généralement des invocations aux dieux. Nos rois, nos présidents, nos juges et hauts fonctionnaires entrent dans leurs fonctions en prêtant serment aux dieux désormais silencieux, sur les écrits de ceux qui les ont entendus pour la dernière fois.

Le legs le plus évident et le plus important de la mentalité précédente est ainsi notre héritage religieux avec toute sa beauté mystérieuse et sa diversité de formes. L'importance écrasante de la religion tant dans l'histoire du monde en général que dans l'histoire de l'individu moyen apparaît naturellement très clairement de tous les points de vue objectifs, même si une vision scientifique de l'homme semble souvent gênée de reconnaître ce fait évident. En effet, en dépit de tout ce que la science rationaliste et matérialiste a entraîné depuis la Révolution scientifique, l'humanité, dans son ensemble, n'a pas abandonné, n'abandonne pas et ne peut probablement pas le faire, sa fascination devant un type de relation humaine à un autre plus grand et totalement différent : un mysterium tremendum doté de pouvoirs et d'une intelligence qui dépasse toutes les catégories de l'hémisphère gauche ; quelque chose de nécessairement indéfini et vague, que l'on doit approcher et ressentir avec crainte, émerveillement et presque vénérer silencieusement, plutôt qu'avec des idées claires ; quelque chose qui pour les religieux modernes communique avec des sentiments vrais, plutôt qu'avec ce qui peut être exprimé par l'hémisphère gauche ; et donc, ce qui, à notre époque, peut être plus véritablement ressenti quand il est dit le moins ; une structure du moi et d'un autre mystérieux à laquelle, dans les moments de détresse la plus noire, aucun de nous ne peut échapper, de même que la détresse infiniment plus douce de la prise de décision fit naître cette relation il y a trois millénaires.

Il y a beaucoup de choses qu'on pourrait dire à cette étape, vraiment beaucoup. Un exposé complet ici préciserait que la réforme du judaïsme tentée par Jésus peut être interprétée comme une religion nécessairement nouvelle par des hommes conscients plutôt que par des hommes bicaméraux. Le comportement désormais doit être changé de l'intérieur de la nouvelle conscience plutôt qu'à partir de lois de Moïse qui façonnent le comportement (behavior) du dehors. Le péché et le repentir se trouvent désormais dans le désir et la contrition conscients, plutôt que dans les comportements externes du Décalogue et les pénitences du sacrifice au temple et de la punition par la communauté. Le royaume divin à reconquérir est psychologique et non physique. Il est métaphorique et non littéral. Il est à 1' « intérieur » et non in extenso.

Ceci dit, même l'histoire du christianisme ne reste pas, et ne peut pas rester, fidèle à son créateur. L'évolution de l'Eglise chrétienne revient sans cesse à ce même désir d'absolus bicaméraux, loin des difficiles royaumes intérieurs d'agape vers une hiérarchie externe atteignant, à travers un nuage de miracle et d'infaillibilité, l'autorisation archaïque dans un ciel élargi. Dans certains chapitres qui précèdent, je me suis souvent interrompu pour souligner les divers parallèles entre les anciennes pratiques bicamérales et les pratiques religieuses modernes, et je ne développerai pas ces comparaisons ici.

De même, au-delà du champ de ce livre, on a l'exploration totale de la façon dont les développements séculiers des trois derniers millénaires sont liés à leur origine dans une mentalité différente. Je pense ici à l'histoire de la logique et du raisonnement conscient du développement grec du logos aux ordinateurs modernes, au spectacle historique impressionnant offert par la philosophie et à ses efforts pour trouver une métaphore de toute l'existence et y découvrir quelque familiarité consciente pour se trouver à l'aise dans l'univers. Je pense aussi à notre acharnement à trouver des systèmes éthiques, à nos tentatives de trouver, au moyen de la conscience rationnelle, des substituts à notre ancienne volonté divine qui pourraient nous apporter cette obligation qui pourrait au moins simuler notre obéissance passée aux voix perçues en hallucination. Et puis aussi l'histoire cyclique de la politique, le tracé de nos tentatives timides de faire des gouvernements avec des hommes plutôt qu'avec des dieux, des systèmes de lois séculières pour assurer cette fonction auparavant divine consistant à nous lier au sein d'un cadre stable assurant le bien commun.

Ces grandes questions sont les questions importantes. Ceci dit, dans ce chapitre, je souhaite introduire les problèmes du livre III en examinant une poignée de sujets anciens de moindre importance qui sont l'héritage précis et clair d'une mentalité antérieure. La raison pour laquelle je le fais ici est que ces phénomènes historiques versent une lumière nécessaire et clarifiante sur des problèmes obscurs déjà abordés aux livres I et II.

Une caractéristique distinctive de ces vestiges est qu'ils apparaissent avec plus d'évidence comparés à la complexité de l'histoire au fur et à mesure que l'on s'approche de la chute de l'esprit bicaméral. La raison en est tout à fait claire ; tandis que les caractéristiques universelles de la nouvelle conscience, comme l'autoré-férence, l'espace mental, et la narratisation, peuvent se développer rapidement sur les pas de la construction d'un nouveau langage ; les grands contours de la civilisation, l'immense paysage de la culture dans lequel cela se passe, ne peuvent changer qu'avec une lenteur toute géographique. La matière et la technique des premiers âges des civilisations survivent intacts, jusqu'aux nouvelles époques, emportant avec eux les vieilles formes périmées dans lesquelles la nouvelle mentalité doit vivre.

Cependant le fait de vivre dans ces formes est une recherche fervente de ce que j'appellerai l'autorisation archaïque. Après la chute de l'esprit bicaméral, le monde est encore, dans un sens, gouverné par les dieux, par des déclarations, des lois et des ordonnances gravées sur des stèles, écrites sur du papyrus ou gardées en mémoire par des vieillards, qui remontent aux temps bicaméraux. Mais c'est là qu'est la dissonance. Pourquoi est-ce qu'on n'entend ni ne voit plus les dieux ? Les Psaumes réclament des réponses. D'autres certitudes sont nécessaires que les reliques de l'histoire ou les assurances rétribuées des prêtres. Quelque chose de palpable, de direct, d'immédiat ? Une certitude sensible que nous ne sommes pas seuls, que les dieux sont seulement silencieux, pas morts, qu'au bout de toute cette recherche tâtonnante, subjective et hésitante, il y a une certitude à obtenir.

Ainsi, alors que le lent retrait de la marée des voix et des présences divines fait échouer une proportion croissante de chaque population sur les sables des incertitudes subjectives, la variété des techniques par lesquelles l'homme tente de rentrer en contact avec cet océan perdu d'autorité s'élargit. Les prophètes, les poètes, les oracles, les devins, le culte des statues, les médiums, les astrologues, les saints inspirés, la possession par des démons, le tarot, les oui-ja, les papes et le peyotl sont tous le résidu d'une bica-méralité, progressivement réduite à des incertitudes ajoutées à des incertitudes. Dans ce chapitre, et dans le suivant, nous examinerons certains des vestiges archaïques de l'esprit bicaméral.

LES ORACLES

L'héritage le plus immédiat de la bicaméralité réside simplement dans sa subsistance chez certaines personnes, notamment les prophètes itinérants, dont j'ai parlé en II.6, ou ceux qui étaient établis comme oracles, que je vais décrire ici. Alors qu'il existe une série de tablettes cunéiformes décrivant les oracles assyriens1, datant du VIIe siècle avant J.-C, ou l'oracle plus ancien d'Amon de Thèbes, en Egypte, c'est vraiment en Grèce que nous connaissons le mieux cette institution. Les oracles grecs étaient le moyen principal de prendre des décisions importantes pendant plus de mille ans après la chute de l'esprit bicaméral. Ce fait est généralement obscurci par le rationalisme excessif des historiens modernes. Les oracles étaient le cordon ombilical qui reliait la subjectivité au passé non subjectif nourricier.

L'oracle de Delphes

Ce qui confirme ma métaphore, c'est le fait qu'à l'oracle le plus célèbre, celui d'Apollon à Delphes, il y avait une pierre étrange en forme de cône appelée omphalos, c'est-à-dire le nombril. Elle se trouvait au centre présumé de la terre. Là, présidait certains jours ou, certains siècles, tous les jours de l'année, une prêtresse suprême, parfois deux ou trois se relayant, choisies, autant que l'on sache, sans raison particulière (à l'époque de Plutarque, au Ier siècle avant J.-C, c'était la fille d'un pauvre fermier) '. D'abord, elle se baignait et buvait dans un ruisseau sacré, avant d'entrer en contact avec le dieu à travers son arbre sacré, le laurier, comme les rois conscients d'Assyrie que l'on décrit barbouillés de pommes de pin par des génies. Elle le fai-sait, soit en tenant une feuille de laurier, soit en respirant de la fumée de feuilles de laurier brûlées (d'après Plutarque), ou bien encore en les mâchant (comme le soutient Lucien).

Les réponses aux questions étaient fournies sur-le-champ, sans réfléchir et sans s'arrêter. On débat2 encore la manière dont elles étaient prononcées : si elle était assise sur un trépied, considéré comme le siège rituel d'Apollon ou si elle se tenait simplement à l'entrée d'une grotte. Les auteurs anciens, à partir du Ve siècle, sont tous cependant d'accord avec Heraclite pour dire qu'elle parlait « en délirant, le corps parcouru de convulsions diverses ». Elle était entheos, plena deo. Parlant à travers sa prêtresse, mais toujours à la première personne, répondant aussi bien au roi qu'à l'homme libre, Apollon ordonnait des sites pour l'implantation de nouvelles colonies (c'est le cas de l'Istanbul actuelle), décrétait quelles étaient les nations amies, quels étaient les meilleurs chefs, quelles lois devaient être promulguées, les causes des pestes et des famines, les meilleures routes commerciales et ce qui, de la prolifération des nouveaux cultes, de la musique ou de l'art, devait être reconnu comme étant le plus agréable à ses yeux ; toutes choses qui étaient décidées par ces filles à la bouche délirante.

En vérité, voilà qui est étonnant ! L'oracle de Delphes nous est depuis si longtemps familier, grâce aux manuels scolaires, que nous le considérons, à tort, avec un haussement d'épaules. Comment est-il concevable que de simples filles de la campagne aient pu être formées à se mettre dans un état psychologique tel qu'elles prenaient immédiatement des décisions portant sur le destin du monde ?

Le rationaliste endurci a beau jeu d'ironiser plena deo ! De même que les médiums de notre époque ont été dénoncés comme des imposteurs, de même ces soi-disant oracles n'étaient que des numéros manipulés par d'autres devant un public de paysans analphabètes, à des fins politiques ou lucratives.

Mais cette attitude réaliste est, au mieux, doctrinaire. Il est possible qu'il y ait eu de la chicane dans les derniers jours de l'oracle ; on a peut-être acheté les prophètes, ces prêtres ou ces prêtresses secondaires qui interprétaient le sens de l'oracle. En revanche, dans les premiers temps, entretenir une supercherie si énorme pendant tout un millénaire, au cours de la civilisation intellectuelle la plus brillante que le monde ait jamais connue, est impossible, absolument impossible. Pas plus qu'elle ne peut s'appuyer sur une quelconque critique de l'oracle jusqu'à la période romaine ou sur un Platon, politiquement avisé et souvent cynique, appelant Delphes avec respect, « l'interprète de la religion pour toute l'humanité »'.

Un autre type d'explication, ou plutôt une quasi-explication, dont on s'occupe encore dans la littérature populaire et parfois spécialisée, est d'ordre biochimique. Les transes étaient bien réelles, nous dit-on, mais elles étaient provoquées par des vapeurs d'une certaine sorte, qui s'élevaient d'un casium sous le sol de la grotte. Mais les fouilles françaises de 1903, ainsi que d'autres plus récentes, ont clairement montré que ce casium n'existait pas2.

On nous dit encore qu'il y avait peut-être une drogue dans le laurier, susceptible de produire un tel effet apollinien. Pour vérifier, j'ai écrasé des feuilles de laurier dont j'ai fumé des quantités dans une pipe et j'ai eu quelques nausées sans me sentir plus inspiré que d'habitude. J'en ai également mâché pendant plus d'une heure, et je me suis senti beaucoup plus jayne-sien, hélas, qu'apollinien1. La fébrilité avec laquelle on cherche des explications externes à ces phénomènes est le simple signe que, dans certains milieux, on refuse de reconnaître l'existence de phénomènes psychologiques de ce type.

Quant à moi, je propose une explication toute différente et, dans ce but, je vais introduire l'idée du

Paradigme bicaméral général

Par cette expression, j'entends une structure que je suppose derrière une grande catégorie de phénomènes de conscience diminuée que j'interprète comme des héritages partiels de notre ancienne mentalité. Ce paradigme présente quatre aspects :

  • Vimpératif cognitif collectif, ou système de croyance, structure d'espoir ou de prescription qui définit la forme particulière d'un phénomène et les rôles à jouer à l'intérieur de cette forme ;
  • une induction, c'est-à-dire une procédure rituelle et formelle dont la fonction est de réduire la conscience en concentrant l'attention sur un petit ensemble de préoccupations ;
  • la transe proprement dite, réaction aux deux phénomènes précédents, caractérisée par un rétrécissement de la conscience, la diminution du «je » analogue, ou sa perte, donnant lieu à un rôle qui est accepté, toléré, ou bien encouragé par le groupe ;
  • et l'autorisation archaïque vers laquelle est dirigée la transe, généralement un dieu, mais parfois quelqu'un qui est accepté par l'individu et sa culture comme une autorité sur l'individu, et qui, par l'impératif cognitif collectif, est tenu pour responsable du contrôle de l'état de transe.

Il faut bien voir que je ne considère pas nécessairement ces quatre aspects du paradigme bicaméral général dans une succession temporelle, bien que l'induction et la transe viennent bien l'un après l'autre, en général. Par contre l'impératif cognitif et l'autorisation archaïque se retrouvent dans tout le processus. En outre, il y a une sorte d'équilibre qui se fait entre ces éléments, de telle sorte que lorsque l'un est faible, les autres doivent être forts pour que le phénomène se produise. Ainsi, comme avec le temps, et plus particulièrement pendant le millénaire qui suit la naissance de la conscience, l'impératif cognitif collectif s'affaiblit (c'est-à-dire que la population en général tend au scepticisme quant à l'autorisation archaïque), on assiste à une insistance de plus en plus grande sur les procédures d'induction qui se compliquent, ainsi qu'à une accentuation de l'état de transe lui-même.

En donnant le nom de structure au paradigme bicaméral général, je ne parle pas seulement d'une structure logique au sein de laquelle ces phénomènes peuvent être analysés, mais aussi d'une structure neurologique encore indéfinie, de relations entre des régions du cerveau, un peu comme le modèle de l'esprit bicaméral présenté en 1.5. On pourrait ainsi s'attendre à ce que tous les phénomènes mentionnés au livre III engagent, d'une façon ou d'une autre, la fonction de l'hémisphère droit d'une manière différente de la vie consciente ordinaire. Il est même possible que, dans certains de ces phénomènes, nous ayons une dominance partielle et périodique de l'hémisphère droit dont on peut penser qu'elle est le résidu de neuf millénaires de sélection.

L'application de ce paradigme bicaméral général à l'oracle de Delphes est évidente : les procédures élaborées d'induction, la transe au cours de laquelle on perd conscience, la recherche fervente de l'autorisation d'Apollon. Ceci dit, c'est sur l'impératif cognitif collectif, la croyance collective, la prescription ou l'attente culturelles (tous ces termes renvoyant à ce que je veux dire) que je souhaite insister. L'ampleur de la demande culturelle à la prêtresse en transe ne saurait être sous-estimée. Tout le monde grec croyait, et ce depuis près d'un millénaire. Il arrivait que près de trente-cinq mille personnes par jour, de toutes les régions du monde méditerranéen, parvenaient, au terme d'un voyage périlleux, au tout petit port d'Itéa, niché le long de la côte accueillante juste au-dessous de Delphes. Eux aussi passaient par des procédures d'induction, se purifiant à la fontaine Castalia, faisant des offrandes à Apollon et aux autres dieux, en remontant la Voie sacrée. Dans les derniers siècles de l'oracle, une foule de plus de quatre mille statues votives longeait l'allée de deux cent vingt mètres montant vers le sommet du mont Parnasse jusqu'au temple de l'oracle. C'est, à mon avis, cette confluence d'énormes prescriptions et d'espoirs sociaux, plus proches de la définition que de la simple croyance, qui peut expliquer la psychologie de l'oracle, l'immédiateté de ses réponses. Il nous est aussi possible d'être sceptiques sur ce point que de douter que le langage de la radio provient d'un studio que nous ne voyons pas. Phénomène pour lequel la psychologie moderne se doit d'avoir le plus grand respect.

A cette attente récompensée par une chaîne de causes et d'effets, il faut ajouter quelque chose sur le décor naturel proprement dit. Les oracles naissent dans des lieux particulièrement impressionnants : paysages naturels de montagnes et de défilés, de vents et de vagues hallucinogènes, de jeux de lumière et d'horizons symboliques, dont je pense qu'elles étaient plus susceptibles de provoquer l'activité de l'hémisphère droit que les niveaux analytiques de la vie quotidienne. On peut peut-être dire que la géographie de l'esprit bicaméral durant la première moitié du Ier millénaire avant J.-C. se réduisait à des lieux d'une beauté impressionnante, où l'on entendait encore la voix des dieux.

Il est certain que les hautes falaises de Delphes illustrent par-faitement cette idée : un chaudron imposant de roche déchiqueté où mugissent les vents marins et collent les brumes salées, comme si la nature rêveuse se réveillait en se tordant de façon étrange et descendait jusqu'à la houle bleue des feuilles chatoyantes d'oliviers et la mer grise et immortelle.

(Il nous est cependant difficile d'apprécier un tel effet aujourd'hui, tant la pureté de notre réaction au paysage est ternie par nos mondes « intérieurs » conscients et notre habitude des changements de lieux rapides. De plus, Delphes aujourd'hui n'est pas tout à fait ce qu'elle était. Ses deux cent mètres carrés de colonnes tronquées, de graffiti joyeux, de touristes mitraillant les monuments, et les moignons de marbre blanc sur lesquels rampent des fourmis indécises et insouciantes ne sont pas tout à fait le matériau nécessaire à l'inspiration divine.)

Les autres oracles

Ce qui rend particulièrement acceptable cette explication culturelle de Delphes est le fait qu'il y avait des oracles semblables, quoique moins importants, dans tout le monde civilisé de l'époque. Apollon en avait d'autres : à Ptoa en Boétie, ainsi qu'à Branchidae et Patara en Asie Mineure. Dans ce dernier, la Pro-phétesse, dans le cadre de l'induction, était enfermée dans le temple pour passer la nuit avec son dieu, perçu en hallucination, afin de mieux lui servir d'intermédiaire1. Le grand oracle de Claros avait des prêtres servant de médiums, dont Tacite observa les délires au Ier siècle après J.-C.2. Pan avait un oracle à Acasèse mais qui tomba vite en désuétude3. L'oracle doré d'Ephèse, célèbre pour sa richesse, utilisait des eunuques comme porte-parole de la déesse Artémis4. (Le style de leurs habits, soit dit en passant, est encore utilisé par l'Eglise orthodoxe grecque.) Quant à l'étrange danse sur pointes des danseuses modernes, elle aurait pour origine les danses devant l'autel de la déesse5. Tout ce qui est opposé au quotidien peut servir de point de départ au fonctionnement du paradigme bicaméral général.

La voix de Zeus à Dodone devait être un des plus anciens oracles, puisque Ulysse s'y rend pour entendre s'il doit retourner à Ithaque ouvertement ou en cachette1. A l'époque, il est probable qu'il s'agissait simplement d'un énorme chêne sacré et la voix de l'Olympe était entendue dans le vent qui faisait trembler ses feuilles, ce qui amène à se demander si quelque chose de comparable avait lieu chez les druides pour qui le chêne était sacré. Ce n'est qu'au Ve siècle avant J.-C. que l'on n'entend plus Zeus directement, et Dodone possède un temple et une prêtresse qui parle en son nom au cours de transes inconscientes2, en conformité, là encore, à la séquence temporelle qu'indique la théorie bicamérale.

On entendait encore de façon bicamérale la voix des dieux mais aussi la voix des rois morts qui, comme nous l'avons suggéré plus haut, sont l'origine des dieux eux-mêmes. Amphiaraos avait été le prince héroïque d'Argos qui avait trouvé la mort dans un gouffre de Béotie, poussé, semble-t-il, par un Zeus en colère. On entendit sa voix dans le gouffre pendant des siècles, qui répondait aux problèmes posés par les voyageurs. Mais, là encore, avec les siècles, la « voix » finit par n'être entendue que par certaines prêtresses en transes qui vivaient là. A cette époque plus récente, elles répondaient moins aux questions qu'elles n'interprétaient les rêves de ceux qui consultaient la voix3.

Du point de vue de l'hypothèse de l'esprit bicaméral, cependant, le plus intéressant est la voix hallucinée de Trophonius à Lébadée, à trente kilomètres à l'est de Delphes. En effet, il s'agit de la « voix » directe, c'est-à-dire parlant sans l'intermédiaire d'un prêtre ou d'une prêtresse, qui eut la plus grande longévité. Le site de cet oracle porte, encore aujourd'hui, quelques traces de sa splendeur antique : la rencontre de trois à-pics vertigineux, de sources chuchotantes sortant avec une vigoureuse aisance de ce sol sacré et glissant avec docilité vers des ravins pierreux. Un peu plus haut ensuite, à l'endroit où un ravin commence à serpenter vers le coeur de la montagne, il y avait autrefois un puits, pareil à une cellule, sculpté dans la roche, dont le fond rétréci, sanctuaire en forme de four, se situait au-dessus d'une rivière souterraine.

Quand l'impératif collectif du paradigme bicaméral général est moindre, quand la croyance et la foi dans ces phénomènes diminuent sous l'effet du rationalisme, notamment quand il est appliqué, non pas à une prêtresse expérimentée, mais à n'importe quel requérant, l'induction est plus longue et plus difficile à compenser. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé à Lebadée. Pausanias, le voyageur romain, a décrit la procédure d'induction élaborée qu'il y trouva en 150 après J.-C.1. Après des jours d'attente, de purification, de présages et d'espoir, il nous dit qu'une nuit, on l'emmena brusquement, et que deux garçons sacrés le baignèrent et l'oignirent ; qu'ensuite il but à la source du Léthé pour oublier qui il était (perte du « je » analogue), avant de boire un peu à la source de Mnémosyne afin de se souvenir plus tard de ce qu'on lui aurait révélé (comme une suggestion posthypnotique). Puis, on lui fit adorer une image secrète ; on l'habilla de lin sacré ; on le ceignit de rubans sacrés ; on lui mit des bottes spéciales ; ensuite, et ce uniquement après d'autres présages favorables, on le fit descendre par une échelle impassible dans le puits sacré avec son torrent noir, où le message divin se fit rapidement entendre.

Les six périodes des oracles

Au fur et à mesure que l'esprit grec passe du bicaméral universel au conscient universel, ces restes d'oracles du monde bicaméral et leur autorité changent jusqu'à ce qu'ils deviennent de plus en plus incertains et difficiles à obtenir. Il y a ici, à mon avis, une structure assez lâche et, pendant les mille ans de leur existence, les oracles ont subi un déclin constant que l'on peut comprendre à travers six périodes. Périodes que l'on peut considérer comme six marches descendant de l'esprit bicaméral avec l'affaiblissement progressif de l'impératif cognitif collectif.

  1. L'oracle lié à un site. Les oracles sont apparus simplement comme des lieux précis où, à cause de la splendeur du paysage, d'un incident important ou d'un bruit hallucinogène, des vagues, des eaux ou du vent, les requérants, tous, continuaient à entendre directement une voix bicamérale. Leba-dée est resté à cette étape, probablement en raison de sa remarquable induction.
  2. L'oracle lié au prophète. Commençait alors généralement une période où seules certaines personnes, prêtres ou prêtresses, entendaient la voix du dieu à cet endroit.
  3. L'oracle du prophète formé, lorsque ces personnes, prêtres ou prêtresses, n'entendaient qu'après une préparation et des inductions élaborées. Jusqu'à cette époque, la personne était toujours « elle-même » et transmettait la voix du dieu aux autres.
  4. L'oracle possédé. Puis, à partir du Ve siècle au moins, commença la période de la possession, de la bouche délirante et des contorsions physiques, après encore plus de préparation et d'inductions élaborées.
  5. L'oracle possédé et interprété. Avec l'affaiblissement de l'impératif cognitif, les mots s'embrouillèrent et il fallut que des prêtres et des prêtresses secondaires, qui étaient eux-mêmes passés par les procédures d'induction, les interprètent.
  6. L'oracle capricieux. C'est alors que même cela devint difficile. Les voix devinrent irrégulières, le prophète possédé fantasque, l'interprétation impossible et ce fut la fin de l'oracle.

C'est l'oracle de Delphes qui dura le plus longtemps. Ce qui est la preuve frappante de son importance capitale pour la subjectivité d'une Grèce qui avait la nostalgie de ses dieux pendant son âge d'or, surtout lorsqu'on se souvient qu'il se range aux côtés de l'envahisseur presque à chaque fois : de Xerxès Ier au début du Ve siècle avant J.-C, de Philippe II au IVe siècle avant J.-C, voire pendant la guerre du Péloponnèse où il parla en faveur de Sparte. Telle est la vigueur des phénomènes bica-méraux dans les forces de l'histoire. Il survécut même aux tristes railleries, hilarantes et patriotiques d'Euripide dans les amphi-théâtres.

En revanche, au Ier siècle après J.-C, Delphes avait atteint sa sixième période. Comme la bicaméralité s'était retirée toujours davantage dans un passé oublié, le scepticisme avait pris le pas sur la croyance. Le puissant impératif cognitif culturel était dépassé et brisé, et il refusait d'opérer de plus en plus souvent. Un exemple de cela est raconté par Plutarque en 60 après J.-C. La prophétesse essaya de mauvaise grâce de se mettre en transes, les présages étant terribles. Elle se mit à parler d'une voix enrouée, comme bouleversée, puis sembla possédée par « un esprit muet et méchant », avant de courir vers l'entrée en poussant des hurlements et de tomber. Tous les autres, y compris ses prophètes, s'enfuirent terrifiés. Le récit se poursuit en disant qu'on la retrouva ayant en partie repris connaissance, mais qu'elle mourut quelques jours plus tard1. Etant donné que c'était probablement une prophétesse, amie personnelle de Plutarque, qui avait observé la scène, nous n'avons aucune raison de mettre en doute son authenticité2.

Et pourtant, malgré ces échecs névrotiques, Delphes continua d'être consulté par les Romains hantés par la Grèce et avides de tradition. Le dernier à le faire fut mon homonyme, l'empereur Julien, qui, à la suite de son homonyme Julianus (qui avait écrit ses Oracles chaldéens sous la dictée de ses dieux), essayait de faire renaître les anciens dieux. Dans le cadre de cette quête personnelle de l'autorisation, il essaya de réhabiliter Delphes en 363 après J.-C, trois ans après sa mise à sac par Constantin. Par la bouche de sa dernière prêtresse, Apollon annonça qu'il ne ferait plus de prophéties. Cette prophétie se réalisa. L'esprit bicaméral avait atteint une de ses nombreuses fins.

Les sibylles

Le temps des oracles occupe tout le millénaire qui suit l'ef-fondrement de l'esprit bicaméral. Tandis qu'il meurt peu à peu, apparaissent ici et là ce que l'on pourrait appeler des oracles amateurs, des gens sans formation qui se sentaient spontanément possédés par les dieux. Bien sûr, certains disaient vraiment n'importe quoi, comme les schizophrènes. Probablement une majorité. D'autres, par contre, étaient assez sincères pour qu'on les croie. Parmi eux se trouvaient ces quelques femmes étranges et merveilleuses, dont on ignore le nombre, connues sous le nom de sibylles (de l'éolien sios = dieu + boule - conseils). Au Ier siècle avant J.-C, Varro en comptait au moins dix au même moment dans le monde méditerranéen. Mais il y en avait certainement d'autres dans des régions plus éloignées. Elles vivaient dans la solitude, parfois dans des sanctuaires de montagne construits pour elles, ou dans des grottes souterraines en calcaire près des gémissements de l'océan, telle la grande sibylle de Cumes. Virgile avait probablement rendu visite à cette dernière vers 40 avant J.-C, quand il la décrit en transe, possédée par Apollon au livre VI de Y Enéide.

Comme les oracles, on demandait aux sibylles de prendre des décisions dans des affaires nobles ou triviales jusqu'au IIIe siècle après J.-C. Leurs réponses étaient tant habitées de ferveur morale que même les premiers pères chrétiens et les juifs de Grèce saluaient en elles des prophètes, à l'égal de ceux de l'Ancien Testament. La première église chrétienne, notamment, utilisait leurs prophéties, souvent inventées, pour appuyer sa propre authenticité divine. Encore mille ans plus tard, au Vatican, quatre des sibylles furent peintes dans des niches bien visibles au plafond de la chapelle Sixtine par Michel-Ange. Bien des siècles plus tard, des reproductions de ces dames musclées et de leurs livres d'oracles regardaient l'auteur de ces lignes étonné pendant un cours de catéchisme unitarien en Nouvelle-Angleterre. Telle est la soif d'autorisation de nos institutions.

Quand elles aussi eurent cessé, quand les dieux refusèrent d'entrer dans des formes humaines vivantes dans la prophétie ou l'oracle, l'humanité chercha d'autres moyens de resserrer les liens, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre. Il y a de nouvelles religions, le christianisme, le gnosticisme et le néo-platonisme. Il y a de nouvelles règles de conduite destinées à relier les hommes privés de dieux à l'énorme paysage conscient d'un temps désormais spatialisé, comme dans le stoïcisme et l'épicurisme. Il y a une institutionnalisation et une sophistication de la pratique divinatoire inimaginables en Assyrie, où cette pratique est inté-grée officiellement à l'état politique pour produire des décisions sur des questions importantes. De même que la civilisation grecque avait été ancrée dans le divin par les oracles, les Romains le sont désormais par les auspices et les augures.

Une renaissance des idoles

Ceci dit, tout cela ne peut pas satisfaire le besoin de transcendance de l'homme ordinaire. A la suite de l'échec des oracles et des prophètes, comme pour les remplacer, on tente de faire renaître les idoles semblables à celles des temps bicaméraux.

Les grandes civilisations bicamérales avaient utilisé, comme nous l'avons vu, une grande variété d'effigies pour aider à entendre les voix bicamérales. Mais lorsque ces voix se turent lors de la transition vers la conscience subjective, tout ceci s'assombrit. La plupart des idoles furent détruites. Les derniers royaumes bicaméraux, sur l'ordre de leurs dieux jaloux, avaient toujours brisé et brûlé les idoles de dieux ou de rois qui leur étaient opposés. Pratique qui s'accéléra lorsque ces idoles ne furent plus entendues ni adorées. Le roi Josias, au VIIe siècle avant J.-C, ordonna la destruction de toutes les idoles de son royaume. L'Ancien Testament est plein de ces destructions d'idoles, ainsi que d'imprécations contre ceux qui en font de nouvelles. Au milieu du Ier millénaire avant J.-C, on ne trouve l'idolâtrie que par endroits, intermittente et secondaire.

Curieusement, il y a, à cette époque, un culte très mineur d'hallucination à partir de têtes coupées : Hérodote (4, 26) parle d'une pratique consistant à dorer une tête et à lui faire des sacrifices ; Cléomène de Sparte aurait conservé la tête d'Archo-nide dans du miel et l'aurait consultée avant toute entreprise importante ; plusieurs vases d'Etrurie, datant du IVe siècle avant J.-C, représentent des scènes de personnes interrogeant les têtes de l'oracle1 ; quant à la tête tranchée des rustiques Cariens qui continue de « parler », Aristote la tourne en dérision2 et c'est à peu près tout. Ainsi, après que la conscience subjective se soit solidement établie, la pratique de l'hallucination à partir d'idoles n'est présente que de façon sporadique.

Par contre, lorsque l'on se rapproche du début de l'ère chrétienne, au moment où les oracles sont réduits au silence par la dérision, on assiste à une véritable renaissance de l'idolâtrie. Les temples qui blanchissaient les collines et les cités de la Grèce décadente et de la Rome montante regorgent désormais toujours plus de statues de dieux. Au Ier siècle après J.-C, l'apôtre Paul, désespéré, découvre une Athènes pleine d'idoles (Actes 17), et Pausanias, que nous avons rencontré quelques pages plus haut à Lebadée, dit qu'il en trouve littéralement partout dans ses voyages, et de toutes sortes : en marbre ou en ivoire, dorées ou peintes, grandeur nature ou, comme certaines, hautes de deux ou trois étages.

Est-ce que ces idoles « parlaient » à leurs adorateurs ? Il ne fait aucun doute que c'est ce qui arrivait parfois, comme dans les temps bicaméraux. Ceci dit, en règle générale, dans l'ère subjective, il semble peu certain que ceci arrivât très souvent de façon spontanée. Si tel avait été le cas, il n'y aurait pas eu l'intérêt croissant pour des moyens artificiels, magiques ou chimiques, destinés à tirer des messages de dieux en pierre ou en ivoire par hallucination. Là encore, on assiste à l'entrée dans l'histoire du paradigme bicaméral général : l'impératif cognitif collectif, l'induction, la transe et l'autorisation archaïque.

En Egypte, où le point de rupture entre la bicaméralité et la subjectivité est beaucoup moins marqué que dans les nations plus instables, il y eut le développement de la littérature dite hermétique. Il s'agit d'une série de papyrus décrivant les diverses procédures d'induction qui apparurent juste avant la certitude bicamérale et se répandirent dans tout le monde conscient. Dans l'un d'eux, il y a un dialogue appelé Esculape, du nom du dieu grec de la guérison, qui décrit l'art d'emprisonner l'âme des démons ou des anges dans des statues à l'aide d'herbes, de pierres précieuses et d'odeurs, pour que les statues parlent et prophétisent1. Dans d'autres papyrus, il y a encore d'autres recettes qui indiquent comment fabriquer ces images et les animer, comme, par exemple, celle qui montre que les images doivent être vides pour contenir un nom magique inscrit sur une feuille d'or.

Au Ier siècle après J.-C, cette pratique s'était étendue à presque tout le monde civilisé. En Grèce, les rumeurs donnèrent naissance à des légendes parlant du comportement miraculeux des statues, objet du culte public. A Rome, Néron tenait beaucoup à une statue qui le prévenait des complots contre lui2. Apulée fut accusé d'en posséder une3. Au IIe siècle après J.-C, les idoles hallucinogènes étaient si courantes que Lucien, dans ses Philopseudes, fit la satire de leur culte. Iamblique, l'apôtre néo-platonicien de la théurgie, comme on l'appelait dans son Péri agalmaton, essaya de démontrer que « les idoles sont divines et pleines de la présence des dieux », donnant ainsi naissance à une vogue pour ces idoles en dépit des imprécations rageuses des critiques chrétiens. Ses disciples obtinrent des présages de toutes sortes de ces idoles : un adorateur se vante de pouvoir faire rire une statue d'Hécate et allumer la torche qu'elle tient ; un autre a l'impression qu'il peut dire si une statue est animée ou inanimée par la sensation qu'elle lui donne ; même Cyprien, le bon évêque grisonnant de Carthage, se plaint, au IIIe siècle, de ce que « des esprits se cachent sous les statues et les images consacrées »'. Tout le monde civilisé, dans son effort de faire revenir l'esprit bicaméral après l'échec des oracles et des prophéties, était rempli d'apparitions de statues de toutes sortes avec cette remarquable renaissance de l'idolâtrie.

Comment tout cela était-il croyable ? Etant donné que nous nous trouvons bel et bien dans l'ère subjective, lorsque les hommes étaient fiers de leur raison et de leur bon sens, et savaient enfin qu'il y avait des expériences comme de fausses hallucinations, comment était-il possible qu'ils pussent réellement croire que les statues incarnaient de vrais dieux et parlaient réellement ?

Rappelons la croyance quasi universelle de ces siècles dans un dualisme absolu de l'esprit et de la matière. L'esprit, l'âme, ou la conscience (tous étant confondus) était quelque chose d'imposé par le ciel sur la matière physique pour lui donner la vie. Toutes les nouvelles religions de cette époque s'accordaient sur ce point. Alors, si une âme peut être imposée à une chose aussi fragile que la chair pour lui donner vie ; cette carcasse vulnérable qui doit être farcie de matière végétale ou animale à un bout, rejetée sous forme d'excréments malodorants à un autre ; réceptacle pécheur vérole par les sens, ridé par les années, usé par le vent, cruellement traqué par les maladies,'que l'on peut détacher en un rien de temps de l'âme qu'il contient de la même manière que l'on pique un oignon ; le ciel peut, à plus forte raison, imposer la vie, la vie divine à une statue d'une beauté exsangue, à un corps parfait et immaculé de marbre lisse ou d'or éternellement sain ! Voici Cal-listrate, par exemple, au IVe siècle après J.-C, qui parle d'une statue d'or et d'ivoire du dieu Esculape :

Comment pouvons-nous admettre que l'esprit divin descend dans le corps humain pour y être souillé par les passions, sans pour autant le croire dans le cas où il n'y a pas d'apparition consécutive du mal ?... Voyez en effet comment une image, après que l'art y a représenté un dieu, passe dans le dieu lui-même ! Bien qu'il s'agisse de matière, elle exprime l'intelligence divine1.

C'est ce que lui, et une grande partie du monde, croyait.

Nous disposerions de beaucoup plus de preuves éclatantes de tout cela si Constantin, au IVe siècle, tout comme le roi Josias en Israël un millénaire auparavant, n'avait pas envoyé ses armées de chrétiens convertis fracasser, à coups de masse, tous ces vestiges physiques dans tout le monde alors bicaméral. Tout dieu est un dieu jaloux après la chute de l'esprit bicaméral.

Cependant, même cette destruction n'a pas pu mettre fin à la pratique idolâtre, tant il nous est vital d'obtenir une sorte d'autorisation à notre action : au Moyen Age, en Italie et à Byzance, on croyait aux idoles enchantées qui avaient le pouvoir de détourner les malheurs ; les célèbres Templiers furent accusés de prendre leurs ordres d'une tête dorée appelée Baphomet ; à la fin du Moyen Age, les idoles hallucinogènes étaient devenues si communes qu'une bulle du pape Jean XXII en 1326 dénonçait ceux qui, par magie, emprisonnent les démons dans des images ou d'autres objets, leur posent des questions et en tirent des réponses ; et même jusqu'à la Réforme, les monastères et les églises se faisaient concurrence pour attirer les pèlerins (et leurs dons) en se servant de statues productrices de miracles.

A certaines époques, probablement lorsque les impératifs cognitifs de ces expériences néo-bicamérales commencèrent à se faner sous le soleil du rationalisme, la croyance dans l'animation des statues était parfois entretenue par l'utilisation de dispositifs frauduleux2. Pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, on découvrit, au XVIe siècle, un crucifix médiéval grandeur nature à Boxley qui roulait les yeux devant les pénitents, versait des larmes, bavait et contenait « certains moteurs ainsi que des vieux fils et de vieilles tiges rouilles »'. Ceci dit, il ne faudrait pas être trop cyniques. Bien que cette animation artificielle ait souvent servi de stratagème pour duper le pèlerin avide de miracles, il se peut aussi qu'elle ait été destinée à pousser le dieu à s'incarner dans une statue paraissant plus vivante. Comme l'expliquait un pamphlet du XIVe siècle traitant de la question : « Le pouvoir que possède Dieu d'effectuer ses miracles descend dans une image plus que dans une autre. »2 Les idoles animées que l'on trouve dans certaines tribus contemporaines sont justifiées par leurs adorateurs de la même manière.

L'idolâtrie reste encore une force de cohésion sociale, sa fonction d'origine. Nos parcs et nos jardins publics sont encore les demeures fleuries des effigies héroïques de chefs du passé. Bien que peu d'entre nous puissent percevoir leurs discours en hallucination, il nous arrive encore, à certaines occasions, de leur faire don de couronnes, de même que des cadeaux plus importants étaient donnés dans les gigunus de Ur. Dans les églises, les temples et les lieux saints, dans le monde entier, on continue à tailler, peindre des statues religieuses devant lesquelles on prie. Des figurines d'une reine du ciel pendent des rétroviseurs, en guise de protection, dans les voitures américaines. Des adolescentes que j'ai rencontrées, qui vivent dans des couvents profondément religieux, descendent souvent en cachette à la chapelle, au beau milieu de la nuit, et m'ont parlé du plaisir intense qu'elles ont ressenti à entendre parler la statue de la Vierge Marie, « voir » ses lèvres bouger ou sa tête se baisser, voire parfois ses yeux pleurer. Dans une grande partie du monde catholique, on continue de laver, d'habiller, d'encenser, de fleurir, de couvrir de bijoux et de porter sur les épaules les idoles bienveillantes de Jésus, de Marie et des saints, au son des cloches, les jours de fêtes, à travers les villes et les campagnes. L'offrande de mets particuliers, les danses et les hommages qu'on leur rend, continuent de provoquer ces fortes sensations1. Ces célébrations diffèrent de sorties similaires des dieux dans la Mésopotamie bicamérale, il y a quatre mille ans, par le relatif silence de l'idole.