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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

INTRODUCTION | LIVRE I | LIVRE II | LIVRE III

1. La quête d'autorisation

2. Des prophètes et de la possession

3. De la poésie et de la musique

4. L'hypnose

5. La schizophrénie

6. Les prédictions de la science

5: La schizophrénie

La plupart d'entre nous retombent dans ce qui se rapproche de l'esprit bicaméral proprement dit, à un moment ou un autre de notre vie : pour certains, il s'agit seulement de quelques moments où nous ne pouvons pas penser, où nous entendons des voix ; pour d'autres, en revanche, qui ont des systèmes dopami-nergiques hyperactifs, ou qui n'ont pas d'enzymes réduisant facilement les produits biochimiques d'un stress permanent en une forme éjectable, il s'agit d'une expérience plus éprouvante ; si on peut appeler cela une expérience. Nous entendons des voix impérieuses qui nous critiquent et nous disent ce que nous devons faire. En même temps, il semble que nous perdions la notion de nos limites. Le temps s'écroule. Nous agissons sans le savoir. Notre espace mental se met à disparaître. Nous nous affolons, sans que ce soit notre affolement. Il n'y a pas de nous. Ce n'est pas que nous ne pouvons nous diriger nulle part ; nous sommes nulle part. Et dans ce nulle part, nous sommes un peu comme des automates, ignorant ce que nous faisons, manipulés par d'autres ou par nos voix d'une façon étrange et effrayante dans un endroit dans lequel nous finissons par reconnaître un hôpital, avec le diagnostic que nous sommes schizophrènes. En realité, nous sommes retombés dans l'esprit bicaméral.

Voilà du moins une manière provocante sinon simpliste et exagérée d'introduire une hypothèse qui a été évidente dans les premières parties de cet exposé. En effet, il a été tout à fait clair que les points de vue présentés ici laissent entrevoir une nouvelle conception de cette maladie mentale, très courante et très rebelle à toute explication, qu'est la schizophrénie. L'hypothèse est que, comme les phénomènes dont on a parlé dans les chapitres précédents, la schizophrénie est, du moins en partie, un vestige de la bicaméralité, une rechute partielle dans l'esprit bica-méral. Ce chapitre est un exposé sur cette éventualité.

 

LES ÉLÉMENTS FOURNIS PAR L'HISTOIRE

Commençons par jeter un coup d'ceil en passant au tout début de l'histoire de cette maladie. Si notre hypothèse est correcte, il ne devrait pas y avoir, pour commencer, d'exemples d'individus mis à l'écart, parce que fous, avant la chute de l'esprit bicaméral. Ce qui est le cas, même si cela constitue un argument extrêmement faible, si indirects sont les exemples obtenus. Ceci étant, dans les sculptures, la littérature, les peintures murales et autres objets d'art des grandes civilisations bicamé-rales, il n'y a jamais aucune description ni mention d'un type de comportement qui différenciait un individu des autres, comme c'est le cas du délire. De l'idiotie, certes, mais de la folie1, point. Il n'y a, par exemple, aucune idée de délire dans Y Iliade1. J'insiste sur des individus mis à l'écart comme malade, parce que, d'après ma théorie, on pourrait dire qu'avant le IIe millénaire avant J.-C, tout le monde était schizophrène.

Deuxièmement, on doit s'attendre à ce que, s'appuyant sur l'hypothèse ci-dessus, quand on parle du délire pour la première fois dans la période consciente, on le fasse en des termes clairement bicaméraux ; ce qui donne un argument beaucoup plus convaincant. Dans Phèdre, Platon dit du délire que c'est « un don de dieu, la source des plus grands bienfaits accordés aux hommes »'. Ce passage, d'ailleurs, précède l'un des passages les plus beaux et les plus élevés de tous les Dialogues, dans lequel quatre types de délire sont distingués : la folie prophétique due à Apollon, la folie rituelle due à Dionysos, la folie poétique « de ceux qui sont possédés par les muses, qui s'emparant de leur âme fragile et vierge, y insufflent la frénésie, y éveillent les vers lyriques ainsi que tous les autres », et, enfin, la folie erotique due à Eros et à Aphrodite. Même le mot signifiant prophétique, mantike, et le mot signifiant psychotique, manike, étaient, pour le jeune Platon, un seul et même mot ; la lettre / étant pour lui : « un simple ajout moderne et déplacé »2. Ce que j'essaie de montrer ici, c'est qu'il ne fait aucun doute qu'il existe un lien ancien entre les formes de ce que nous appelons schizophrénie et les phénomènes que nous avons été amenés à appeler bicaméraux.

Cette correspondance est également soulignée dans un ancien mot grec désignant le délire, paranoïa qui, venant de para + nous, signifie littéralement avoir un autre esprit en plus du sien ; ce qui décrit à la fois l'état hallucinatoire de la schizophrénie et ce que j'ai décrit comme l'esprit bicaméral. Ceci n'a naturellement rien à voir avec l'usage moderne du terme, erroné du point de vue étymologique, avec son sens tout à fait différent du phantasme de la persécution, qui date du xixc siècle. La paranoïa, terme ancien pour désigner le délire, a persisté avec d'autres vestiges de la bicaméralité, décrits dans le chapitre prêt é-dent, avant de mourir avec eux, dans la langue, vers le IIe siècle après J.-C.

Il faut dire que, déjà du temps de Platon — époque de guerres, de famines et de peste —, les quatre folies divines se déplaçaient progressivement dans le domaine de la poésie du sage et les superstitions de l'homme ordinaire. L'aspect pathologique de la schizophrénie fait son apparition. Dans les dialogues ultérieurs, le vieux Platon est plus sceptique, qui parle de ce que nous appelons la schizophrénie comme d'un rêve permanent dans lequel certains croient « qu'ils sont des dieux, d'autres qu'ils peuvent voler »', auquel cas la famille de ceux qui souffraient de ce mal devait les garder chez eux sous peine d'amende2.

Il faut désormais éviter les fous. Même dans les farces originales d'Aristophane, on leur jette des pierres pour les tenir à l'écart.

Ce que nous appelons aujourd'hui schizophrénie, donc, apparaît dans l'histoire humaine comme une relation au divin, et c'est seulement vers 400 avant J.-C. qu'elle finit par être considérée comme la maladie grave que nous connaissons de nos jours. Ce développement est difficile à comprendre en dehors de la théorie sur le changement de mentalité dont traite cet essai.

 

LES DIFFICULTÉS POSÉES PAR LE PROBLÈME

Avant de considérer ses symptômes contemporains du même point de vue, je voudrais faire quelques remarques préliminaires de nature très générale. Quiconque a travaillé sur les ouvrages traitant du sujet sait qu'il y a actuellement un ensemble assez vague de controverses portant sur la nature de la schizophrénie, pour savoir s'il s'agit d'une ou de plusieurs maladies ou de la dernière phase de plusieurs étiologies, s'il y a deux types de schizophrénie, tantôt appelée évolutive ou réactive, lancinante ou chronique, fulgurante ou progressive. La cause de ce désaccord et de cette imprécision est que la recherche dans ce domaine est confrontée à un enchevêtrement de difficultés plus persistantes qu'ailleurs à trouver le cas témoin. Comment peut-on étudier la schizophrénie tout en éliminant les effets de l'hospitalisation, des médicaments, des traitements antérieurs, de l'attente culturelle, de diverses réactions à des expériences bizarres ou des différences entre les données précises sur les crises concrètes de malades qui, à cause du traumatisme de l'hospitalisation, ont trop peur de communiquer ?

Il est au-dessus de mes forces de me frayer un chemin à travers ces difficultés vers un point de vue bien précis ; j'ai plutôt l'intention de les contourner au moyen d'idées simples sur lesquelles tout le monde s'accorde. A savoir, qu'il existe bien un syndrome que l'on peut appeler schizophrénie, que, dans sa forme extrême du moins, on reconnaît facilement dans une clinique, et qu'on retrouve dans toutes les sociétés civilisées du monde entier1. En outre, pour ne pas faire d'erreurs dans ce chapitre, il n'est pas vraiment important de savoir si je parle de « tous » les malades souffrant de ce mal2, de l'apparition de la maladie ou de son développement suite à l'hospitalisation. Ma thèse est plus modeste, à savoir que certains des symptômes fondamentaux les plus caractéristiques et les plus couramment observés de la schizophrénie aiguë et non soignée, correspondent en tous points à la description que j'ai faite dans les pages précédentes de l'esprit bicaméral.

Ces symptômes sont essentiellement la présence d'hallucinations auditives, décrites en 1.4, la détérioration de la conscience définie en 1.2, c'est-à-dire la perte du «je » analogue, l'usure de l'espace mental et l'incapacité à narratiser. Considérons ces symptômes tour à tour.

 

LES HALLUCINATIONS

Ici aussi, des hallucinations. D'ailleurs, ce que je vais dire ne fait que compléter mes développements précédents.

Si nous nous en tenons aux schizophrènes non soignés, on peut dire qu'il n'y a pas d'hallucinations sauf dans des cas très exceptionnels. En général, elles sont omniprésentes, affluant sans cesse et en masse, donnent un air perdu au malade, notamment quand elles changent rapidement. Dans les cas extrêmes, des hallucinations visuelles accompagnent les voix. En revanche, dans les cas plus courants, le malade entend une ou plusieurs voix, celle d'un saint ou d'un démon, d'un groupe d'hommes sous sa fenêtre qui veulent l'attraper, le brûler, le décapiter. Elles le guettent, menacent d'entrer par les murs, montent se cacher sous son lit ou au-dessus de lui dans les ventilateurs. Il y a aussi d'autres voix qui veulent l'aider. Parfois, Dieu est un protecteur, à d'autres moments, un de ses bourreaux. En entendant les voix qui les tourmentent, les malades s'enfuient, se défendent ou attaquent. Avec des hallucinations secourables et rassurantes, le patient écoute avec attention, s'en réjouit comme d'une fête, voire pleure en entendant la voix du ciel. Certains malades peuvent passer par toutes sortes d'expériences hallucinatoires, alors qu'ils sont couchés sous leurs couvertures, tandis que d'autres grimpent aux murs, parlent doucement ou tout haut à leurs voix, en faisant toutes sortes de gestes et de mouvements incompréhensibles. Même pendant la conversation ou la lecture, il arrive que les malades passent leur temps à répondre à voix basse aux hallucinations ou à faire des messes basses à leurs voix à intervalles réguliers.

En fait, l'un des aspects les plus intéressants et les plus importants de ce parallèle avec l'esprit bicaméral est le suivant : les hallucinations auditives en général ne sont même pas sous le faible contrôle de l'individu lui-même mais, au contraire, extrêmement sensibles, ne serait-ce qu'aux signes les plus anodins de l'ensemble du cadre social qui entoure l'individu. En d'autres termes, ces symptômes schizophréniques sont influencés par un impératif cognitif collectif, comme dans le cas de l'hypnose.

Une étude récente l'a très clairement démontré1. On a réparti quarante-cinq patients souffrant d'hallucinations en trois groupes. Un groupe portait à la ceinture une petite boîte équipée d'une manette, qui envoyait une décharge quand on l'appuyait ; on leur demanda de s'envoyer une décharge à chaque fois qu'ils entendraient des voix. Un second groupe qui portait des boîtes semblables reçut les mêmes instructions, mais le fait d'appuyer sur la manette ne produisait pas de décharge. On fit passer les mêmes entretiens et les mêmes examens au troisième groupe, qui ne reçut pas de boîte. Ces boîtes, soit dit en passant, contenaient des compteurs qui enregistraient le nombre de pres-sions sur la manette, la fréquence variant entre 19 et 2 362 fois, pendant les quinze jours que dura l'expérience. Mais l'important, c'est qu'on fit croire à ces trois groupes, sans insister, que la fréquence des hallucinations pouvait diminuer.

On pouvait s'attendre, naturellement, en s'appuyant sur la théorie de l'apprentissage, à ce que seul le groupe recevant des décharges progresserait. Malheureusement pour la théorie de l'apprentissage, les trois groupes, sans exception, entendirent nettement moins de voix. Dans certains cas, les voix s'évanouirent totalement. D'ailleurs, aucun groupe ne fut meilleur qu'un autre à cet égard, ce qui démontra clairement le rôle énorme joué par l'attente et la croyance dans cet aspect de l'organisation mentale.

Ceci conduit à une autre remarque, à savoir que les hallucinations dépendent des enseignements et des attentes de l'enfance, principe valable à l'époque bicamérale. Dans les cultures contemporaines, où la relation personnelle à Dieu est traditionnellement excessive et fait partie de l'éducation de l'enfant, les individus qui deviennent schizophrènes ont plus que d'autres tendance à entendre des hallucinations à caractère exclusivement religieux.

Sur l'île britannique de Tortola, aux Antilles, par exemple, on apprend aux enfants que Dieu contrôle absolument chaque détail de leur vie. Le nom de la divinité est invoqué avec des menaces de châtiments. La messe est l'activité sociale la plus importante. Quand il arrive aux habitants de cette île de consulter un psychiatre, ils disent invariablement qu'ils ont entendu des ordres de Dieu et de Jésus, senti le feu de l'enfer ou entendu des prières ou des hymnes sonores, ou parfois un mélange de prières et de jurons1.

Quand les hallucinations auditives de la schizophrénie n'ont pas de base religieuse, elles continuent, pour l'essentiel, à jouer le même rôle — ce qui était vrai, à mon avis, pour l'esprit bica-méral — de déclencheur et de guide de l'action du malade. De temps en temps, les voix sont reconnues comme une autorité, y compris à l'intérieur de l'hôpital. Une femme entendait des voix, surtout bienveillantes, dont elle croyait que l'hôpital les avaient créées pour assurer sa psychothérapie. Si seulement la psychothérapie pouvait être exercée avec autant de facilité ! Elles la conseillaient sans arrêt, et lui disaient notamment, de ne pas dire au psychiatre qu'elle entendait des voix. Elles la conseillaient pour des prononciations difficiles, ou lui donnaient des indications pour coudre ou faire la cuisine. Voici la description qu'elle donna d'une des voix :

Quand je suis en train de faire un gâteau, elle perd toute patience. J'essaie de comprendre toute seule. J'essaie de faire un tablier et la voilà tout près de moi essayant de me dire ce que je dois faire2.

Certains chercheurs en psychiatrie, notamment ceux d'obédience psychanalytique, souhaitent déduire des associations d'idées faites par le patient que ces voix peuvent « dans tous les cas être liées à des personnes ayant joué un rôle significatif dans le passé du malade, et notamment les parents »'. L'hypothèse est que, parce que ces personnes, quand elles sont reconnues, provoquent de l'angoisse, les patients, en conséquence, les déforment et les déguisent inconsciemment. Mais pourquoi en serait-il ainsi ? Il est plus prudent de penser que c'est l'expérience que le patient a faite avec ses parents — ou bien d'autres figures d'autorité, objets de son affection — qui est devenue le noeud autour duquel l'hallucination auditive se structure, comme ce qui arrivait, à mon avis, avec les dieux dans la période bicamérale.

Je ne veux pas dire que les parents n'apparaissent pas dans les hallucinations. Cela arrive souvent, notamment chez les jeunes malades. En dehors de ces cas, cependant, les personnes entendues en hallucination dans la schizophrénie ne sont pas des parents déguisés : ce sont des figures d'autorité que le système nerveux crée à partir de l'expérience admonitoire du patient et de ses attentes culturelles ; ses parents en constituant naturellement une part importante.

L'un des problèmes les plus intéressants de l'hallucination est son lien avec la pensée consciente : si la schizophrénie représente un retour partiel à l'esprit bicaméral, et si elle est incompatible avec la conscience ordinaire — ce qu'elle n'est pas nécessairement dans tous les cas —, on pourrait s'attendre à ce que les hallucinations tiennent lieu de « pensées ».

Chez certains malades, du moins, c'est ainsi qu'apparaît d'abord l'hallucination. Parfois, les voix semblent commencer comme des pensées qui se transforment ensuite en de vagues murmures qui, à leur tour, deviennent de plus en plus forts et autoritaires. Dans d'autres cas, les malades ressentent l'apparition des voix « comme une division de leurs pensées ». Dans les cas bénins, il arrive même que les voix soient sous le contrôle de la conscience à l'instar de « pensées ». Voici la description qu'en donne un malade lucide :

Je suis ici, dans cette salle, depuis deux ans et demi et presque tous les jours, toutes les heures, j'entends des voix autour de moi ; parfois produites par le vent, parfois par des pas, parfois par le bruit de la vaisselle, par le bruissement des arbres, les roues de trains ou de véhicules qui passent. Je n'entends les voix que si j'y fais attention, mais je les entends bien. Les voix sont des mots qui me racontent une histoire quelconque, comme si elles étaient non pas des pensées dans ma tête, mais qu'elles me racontaient des actions passées, et ce, seulement quand j'y pense. Toute la journée, elles continuent à me raconter vraiment la chronique de mes sentiments et de mes pensées1.

Il semble que les hallucinations aient souvent accès à plus de souvenirs et de connaissances que le patient lui-même, tout comme les dieux de l'Antiquité. Il n'est pas rare d'entendre les malades, à certaines étapes de leur maladie, se plaindre que les voix expriment leurs pensées avant qu'ils aient eu la possibilité de le faire eux-mêmes. Dans la littérature clinique, on appelle le processus qui consiste à entendre ses pensées exprimées à l'avance tout haut, gedankenlautwerden, qui ressemble beaucoup à l'esprit bicaméral. Certains disent qu'ils n'ont jamais la possibilité de penser par eux-mêmes : c'est toujours fait pour eux et on leur donne leur pensée. Quand ils essaient de parler, ils entendent leurs pensées à l'avance. Un autre malade dit à son docteur : « Penser lui fait mal, car il ne peut pas penser par lui-même. A chaque fois qu'il essaie de penser, on lui dicte tout. Quand il se donne du mal pour influer sur le cours de ses pensées, on pense, une fois encore, pour lui... A l'église, il lui arrive assez souvent d'entendre une voix chanter, avant le choeur... S'il descend la rue et qu'il voit, mettons, une enseigne, la voix lui lit ce qui est écrit... S'il aperçoit au loin quelqu'un qu'il connaît, la voix l'appelle, "regarde, voilà un tel", en général avant qu'il ne commence à penser à la personne. De temps en temps, bien qu'il n'ait pas la moindre intention de faire attention aux passants, la voix l'y oblige en faisant des réflexions. »2

C'est le rôle absolument essentiel et unique que jouent ces hallucinations auditives dans le syndrome de nombreux schizophrènes qu'il est important d'examiner. Pourquoi sont-elles là ? Pourquoi le fait d' « entendre des voix » se retrouve-t-il dans toutes les cultures, si ce n'est parce qu'il y a une structure du cerveau, en général étouffée, qui est stimulée par le stress de la maladie ?

Pourquoi ces hallucinations des schizophrènes ont-elles si souvent un pouvoir spectaculaire, et notamment religieux ? Je pense que la seule idée qui fournit, ne serait-ce qu'une hypothèse de travail sur la question, est celle de l'esprit bicaméral ; que la structure neurologique, responsable de ces hallucinations, est neurologiquement liée aux fondements des sentiments religieux, et ce, parce que la source de la religion et des dieux eux-mêmes se trouve dans l'esprit bicaméral.

Les hallucinations religieuses sont particulièrement fréquentes dans les états dits crépusculaires, sorte de rêves éveillés, dont la durée oscille entre quelques minutes et quelques années, une durée de six mois étant assez courante. Ces états se caractérisent invariablement par des visions religieuses, des poses, un rituel et un culte ; le malade vivant au milieu d'hallucinations, comme dans l'état bicaméral, à la différence que l'environnement lui-même peut être une hallucination, le cadre de l'hôpital étant occulté. Il arrive que le malade soit en contact avec les saints du paradis ou qu'il reconnaisse les docteurs et les infirmières qui l'entourent, en croyant cependant qu'ils s'avéreront être des dieux ou des anges déguisés. Il arrive que ces malades pleurent de joie en parlant directement aux habitants des cieux, passent leur temps à se signer, en parlant avec les voix divines, voire avec les étoiles, en les appelant pendant la nuit.

Souvent, il arrive que le paranoïaque, après une période assez longue de rapports difficiles avec les gens, aborde la phase schizophrénique de sa maladie par une hallucination religieuse dans laquelle un ange, le Christ, ou Dieu lui parle de manière bicamérale, lui montrant ainsi une nouvelle façon de communiquer1. Il devient donc convaincu de sa propre relation particulière avec les puissances de l'univers et le fait pathologique de ramener à lui tout ce qui se passe se transforme en illusions, que le patient peut entretenir pendant des années sans être capable d'en parler.

Un exemple particulièrement clair de cette tendance à l'hallucination religieuse est le célèbre cas de Schreber, brillant juriste allemand, vers la fin du XIXe siècle2. Le récit extrêmement précis qu'il fit après coup de ses hallucinations, alors qu'il était schizophrène, est remarquable par sa ressemblance avec la relation des hommes anciens avec leurs dieux. Sa maladie commença par une grave crise d'angoisse pendant laquelle il crut percevoir un crépitement dans les murs de sa maison. Puis, une nuit, ce bruit se transforma soudain en voix dans lesquelles il reconnut immédiatement une communication divine et « qui, depuis lors, n'ont cessé de me parler ». Les voix parlèrent sans interruption « sur une période de sept ans, sauf pendant le sommeil, et continuaient, comme si de rien n'était, même quand je parlais à d'autres personnes »3. Il voyait des rayons de lumière pareils à « de longs filaments s'approchant de ma tête, de quelque point lointain à l'horizon... du soleil, ou d'autres étoiles éloignées qui ne viennent pas vers moi en ligne droite, mais plutôt dans une sorte de cercle ou de parabole »4. Tels étaient les porteurs des voix divines, qui pouvaient prendre la forme physique de dieux eux-mêmes.

Au fur et à mesure que sa maladie évoluait, il est particulièrement intéressant de voir comment les voix divines s'organisèrent bientôt en une hiérarchie de dieux inférieurs et supérieurs, comme cela pouvait se passer à l'époque bicamérale. Ensuite, déversant leurs rayons des dieux, il avait l'impression que les voix essayaient de « m'étouffer afin de me priver de ma raison ». Elles commettaient « le meurtre de mon âme », et le déshumanisaient peu à peu ; c'est-à-dire qu'elles le privaient de sa propre autonomie ou s'attaquaient à son « je » analogue. Plus tard, pendant les périodes plus conscientes, il dit qu'il avait eu l'impression d'être transformé physiquement en femme. Freud a donné trop d'importance, je pense, à cette narratisation particulière dans sa célèbre analyse de ces mémoires, en faisant de la maladie le résultat d'une homosexualité refoulée, surgissant de l'inconscient1. Cependant cette interprétation, bien qu'il soit possible de la lier à l'étiologie initiale du stress ayant provoqué la maladie, ne constitue pas une explication très convaincante de ce cas.

Nous est-il permis ici d'établir un parallèle entre ces phénomènes de maladie mentale et l'organisation des dieux dans l'Antiquité ? Schreber avait également des visions auditives de « petits hommes » qui rappelle les figurines découvertes dans tant de civilisations primitives. Et le fait que, pendant sa longue guérison, le rythme du discours des dieux ralentit avant de dégénérer en un sifflement inaudible2 rappelle la façon dont les idoles apparaissaient aux Incas après la conquête.

Un autre parallèle éclairant est que le soleil, lumière la plus éclatante du monde, revêt une importance particulière chez de nombreux malades non soignés, comme c'était le cas des théocraties des civilisations bicamérales. Schreber, par exemple, après avoir entendu, pendant un certain temps, son « dieu supérieur (Ormuzd) », finit par voir en lui « le soleil... entouré d'une mer de rayons d'argent... »3. Un malade plus contemporain, lui, écrit :

Le soleil finit par avoir un effet extraordinaire sur moi. Il paraissait jouir de tous les pouvoirs, pas seulement symboliser dieu, mais être dieu. Des expressions comme : « la lumière du monde », « le soleil de la droiture qui ne se couche jamais », etc., parcouraient ma tête sans arrêt et le simple spectacle du soleil suffisait amplement à accroître la fébrilité maladive dont je souffrais. Malgré moi, je m'adressais au soleil comme à un dieu personnel et je développais un rituel d'adoration du soleil1.

Je ne pense absolument pas ici qu'il y a un culte du soleil ou des dieux innés dans le système nerveux qui sont libérés sous l'effet de la réorganisation mentale de la psychose. Les raisons pour lesquelles les hallucinations prennent cette forme particulière résident en partie dans la nature physique du monde mais surtout dans l'éducation et une fréquentation des dieux et de l'histoire religieuse.

A mon avis, par contre :

1 / on en trouve dans les structures aptiques du cerveau qui expliquent l'existence même de ces hallucinations ;

2 / ces structures se développent dans les sociétés civilisées à tel point qu'elles déterminent la caractéristique religieuse générale et le pouvoir de ces hallucinations auditives, qu'elles organisent peut-être en hiérarchies ;

3 / les paradigmes, que l'on trouve derrière ces structures apti- ques, se sont développés dans le cerveau sous l'effet de la sélection humaine et naturelle pendant la première période de civilisation de l'homme ; et

4 / sont délivrés de leur inhibition normale par un déséquilibre biochimique dans de nombreux cas de schizophrénie, et prennent des formes particulières dans l'expérience.

Il y a beaucoup plus à dire sur ces phénomènes très réels d'hallucination dans la schizophrénie. On ne saurait d'ailleurs trop insister sur le besoin de recherches supplémentaires. On aimerait connaître l'histoire de ces hallucinations et leur lien avec l'histoire de la maladie du patient ; de tout cela, on sait peu de choses. On aimerait en savoir davantage sur le lien entre ces expériences particulières de l'hallucination et l'éducation du patient. Pourquoi certains patients ont-ils des voix bienveillantes, tandis que d'autres ont des voix qui les harcèlent au point qu'ils s'enfuient, se défendent ou attaquent quelqu'un ou quelque chose dans leur tentative de les réduire au silence ? Pourquoi d'autres encore entendent-ils des voix religieuses qui les mettent dans un tel état de joie et d'inspiration que les malades en jouissent comme d'une fête ? Quelles sont les caractéristiques linguistiques de ces voix ? Est-ce qu'elles utilisent la même syntaxe et le même vocabulaire que le patient ? Ou bien sont-elles davantage structurées comme le laisserait augurer le livre III. 3 ? Tous ces problèmes peuvent être résolus de façon empirique ; une fois qu'ils le seront, il se peut qu'ils nous offrent une meilleure perception des commencements bicaméraux de la civilisation.

L'usure du «je » analogue

Quelle est l'importance suprême de cet analogue de nous dans notre espace mental métaphorique, cette chose même avec laquelle nous élaborons la solution des problèmes de l'action personnelle, voyons où nous allons et qui nous sommes ! Ainsi, lorsque dans la schizophrénie, il commence à se réduire, et l'espace dans lequel il se trouve, à disparaître, quelle expérience terrifiante cela doit être !

Les schizophrènes gravement atteints présentent tous ce symptôme à des degrés divers :

Quand je suis malade, je perds la notion de l'endroit où je me trouve. J'ai l'impression que je peux m'asseoir dans cette chaise, et pourtant mon corps bondit pour faire une roulade à environ un mètre de moi.

C'est vraiment très difficile d'entretenir une conversation avec d'autres personnes parce que je ne suis pas certain que les autres parlent et que je réponds vraiment1.

Petit à petit, je ne peux plus faire la distinction entre la partie de moi-même qui est en moi et celle qui est déjà chez les autres. Je suis un conglomérat, une monstruosité, remodelée chaque jour1.

Ma capacité à penser, à décider et à vouloir est réduite à néant. En fait, elle est projetée, se mêle à toute les activités de la journée et évalue ce qui reste. Au lieu de souhaiter faire des choses, celles-ci sont faites d'une façon qui semble mécanique et effrayante... le sentiment qui devrait habiter une personne se trouve au-dehors, et désire ardemment revenir bien qu'il ait emporté avec lui le pouvoir de le faire2.

Nombreuses sont les manières dont les malades décrivent cette perte de l'ego, quand ils en sont capables. Un autre patient doit rester assis sans bouger pendant des heures de suite « pour retrouver ses pensées ». Un autre a l'impression qu'il « meurt peu à peu ». Schreber, nous l'avons vu, parlait du « meurtre de l'âme ». Un malade très intelligent a besoin d'heures d'efforts acharnés pour « trouver son propre ego pendant de brefs instants ». Ou bien le moi a l'impression qu'il est absorbé par tout ce qui l'entoure, des puissances cosmiques, des forces du bien et du mal ou par Dieu lui-même. D'ailleurs, le terme même de schizophrénie fut inventé par Bleuler pour souligner cette expérience essentielle qui est le signe distinctif de la schizophrénie : il s'agit de l'impression de « perte d'esprit », du moi qui « s'interrompt «jusqu'à ce qu'il cesse d'exister ou semble dissocié de l'action ou de la vie ; ce qui donne lieu à nombre des symptômes les plus visibles, comme par exemple « l'absence d'affect », ou aboulie.

Une autre façon dont l'usure du « je » analogue se manifeste est l'incapacité relative qu'ont les schizophrènes à dessiner quelqu'un. C'est, bien sûr, une hypothèse assez fragile que de dire que, lorsqu'on dessine quelqu'un, ce dessin dépend d'une métaphore intacte du moi, que nous avons appelé le « je » analogue. Les résultats ont été cependant si constants qu'on a appelé cette expérience le test du « portrait » (Draw a Person Test : DAP) que l'on fait passer systématiquement pour déceler la schizophrénie1. Tous les schizophrènes n'ont pas de mal à faire ces dessins. En revanche, quand ils en font un, il est extrêmement révélateur : ils laissent de côté les parties anato-miques les plus visibles, telles que les mains ou les yeux ; ils utilisent des traits flous ou discontinus ; la différence entre les sexes est souvent peu claire ; la silhouette elle-même est souvent difforme et confuse.

Cependant l'extrapolation qui consiste à dire que cette incapacité à dessiner quelqu'un est un signe de l'usure du « je » analogue doit être considérée avec prudence. On a découvert que les personnes âgées font parfois les mêmes dessins fragmentés et primitifs que les schizophrènes et il faut également noter qu'il y a une inadéquation considérable entre ce résultat et l'hypothèse étudiée dans ce chapitre. Nous avons établi, dans un chapitre précédent, que le « je » analogue est né vers la fin du IIe millénaire avant J.-C. Si la capacité à dessiner quelqu'un dépend du fait que le dessinateur a un « je » analogue, alors on s'attendrait à ce qu'il n'y ait pas d'images cohérentes d'humains avant cette époque. Ce qui est loin d'être le cas. Il est aisé de voir qu'il y a des manières d'expliquer cette contradiction, mais je préfère me contenter de signaler cette anomalie pour le moment.

Nous ne pouvons pas achever cet exposé sur l'usure du «je » analogue sans parler de la terrible angoisse qui l'accompagne et de la tentative, fructueuse ou non, d'interrompre cette terrifiante disparition de la partie la plus importante de notre moi intérieur, centre quasi sacramentel de la décision consciente. En fait, la plupart de nos actions qui n'ont rien à voir avec un retour à l'esprit bicaméral peuvent être interprétées comme un effort de lutter contre cette perte du « je » analogue.

Parfois, par exemple, il y a ce qu'on appelle le symptôme du « je suis » : le malade essaie de garder le contrôle de ses actions en répétant encore et encore, « je suis », ou bien « je suis celui qui est présent en toute chose », ou bien encore «je suis l'esprit et non le corps ». Un autre malade peut n'utiliser que quelques mots isolés comme « force » ou « vie » pour essayer de trouver un ancrage contre la dissolution de sa conscience1.

 

LA DISSOLUTION DE L'ESPACE MENTAL

Un schizophrène ne se met pas seulement à perdre son «je » mais aussi son espace mental, ce pur paraphrande que nous avons du monde et de ses objets, fait pour ressembler à un espace quand nous regardons à l'intérieur de nous. Le malade a l'impression de perdre ses pensées, impression que le schizophrène reconnaît immédiatement. L'effet de ce phénomène est si lié à l'usure du « je » analogue qu'il en est inséparable. Les malades ne peuvent pas facilement imaginer qu'ils se trouvent à un endroit précis si bien qu'ils sont incapables d'utiliser les renseignements et de se préparer à l'avance à ce qui pourrait leur arriver.

On peut observer cela expérimentalement par des études sur le temps de réaction. Les schizophrènes sont tous beaucoup moins capables que les personnes normalement conscientes, quand ils essaient de réagir à des stimuli qu'on leur présente à intervalle irrégulier. Le schizophrène, qui n'a pas de «je » analogue intact ni d'espace mental dans lequel il puisse s'imaginer faire quelque chose, est incapable d'adapter sa réaction à ce qui lui est demandé2. Un malade ayant trié des cubes en fonction de leurs formes peut être incapable de passer à leur tri par la couleur.

De même, la perte du « je » analogue et de son espace mental aboutit à la perte des actions imaginaires. Parce qu'il ne peut pas imaginer de la façon consciente habituelle, il ne peut pas jouer ou se lancer dans des actions imaginaires, ni parler d'événements fictifs : il ne peut pas, par exemple, boire de l'eau dans un verre, s'il n'y a pas d'eau dedans ; si on lui demande ce qu'il ferait s'il était docteur, il se peut qu'il réponde qu'il n'est pas docteur ; si on demande à un patient célibataire ce qu'il ferait s'il était marié, il se peut qu'il réponde qu'il n'est pas marié. D'où la difficulté à créer des actions imaginaires dans l'hypnose, dont j'ai parlé à la fin du précédent chapitre.

Une autre façon dont s'exprime la dissolution de l'espace mental est l'absence de repère temporel, si courante chez le schizophrène. Nous ne pouvons avoir conscience du temps que si nous l'organisons dans une succession spatiale, chose rendue difficile, voire impossible, par la réduction de l'espace mental chez le schizophrène. Par exemple, il arrive que les patients se plaignent que « le temps s'est arrêté », que tout semble « ralenti » ou « suspendu » ou, plus simplement, qu'ils ont des « problèmes avec le temps ». Voici le souvenir qu'avait un patient après sa guérison :

Pendant longtemps, j'ai eu l'impression qu'aucun jour ne ressemblait à un jour, qu'aucune nuit ne ressemblait à une nuit. Mais ce détail n'a pas de forme dans mon souvenir. Je devinais l'heure d'après mes repas, mais comme je croyais qu'on nous servait des plateaux chaque jour véritable — c'est-à-dire une demi-douzaine de plateaux pour le petit déjeuner, le déjeuner, le goûter et le dîner toutes les douze heures —, cela ne m'aidait pas beaucoup1.

A première vue, cela semble contredire l'hypothèse selon laquelle la schizophrénie est une rechute partielle dans l'esprit bicaméral. En effet, l'homme bicaméral connaissait certainement les heures du jour et les saisons de l'année. Ceci dit, cette connaissance était, à mon avis, d'un tout autre ordre que la nar-ratisation que nous effectuons en permanence, nous qui sommes conscients, dans un temps au déroulement spatial. L'homme bicaméral avait une connaissance pratique, réagissant aux repères du lever et du coucher, de la semence et de la récolte ; repères si importants qu'ils faisaient l'objet d'un culte, comme à Stonehenge, et qu'ils étaient probablement hallucinogènes par nature. Pour quelqu'un venant d'une culture où l'attention à ces repères a été remplacée par un sens du temps différent, la perte de ce déroulement spatial laisse le malade dans un monde relativement intemporel. Il est intéressant, à cet égard, de dire que lorsqu'on suggère à des sujets hypnotisés normaux que le temps n'existe pas, cela donne lieu à une réaction de type schizophrénique1.

 

L'ÉCHEC DE LA NARRATISATION

Avec l'usure du « je » analogue et de son espace mental, la narratisation devient impossible. C'est comme si tout ce qui était raconté dans l'état normal éclatait en idées dissociées, subordonnées certes à une chose générale, mais sans lien à une intention ou un but conceptuels unifiants, comme c'est le cas dans la narratisation normale. On ne peut donner d'explication logique aux actions et les réponses verbales aux questions posées ne naissent pas dans un espace mental intérieur, mais dans de simples associations d'idées, ou bien dans les circonstances externes de la conversation. Le fait qu'une personne puisse s'exprimer — chose qui, à l'époque bicamérale, était exclusivement la fonction des dieux — ne peut plus se produire.

Avec la perte du « je » analogue, de son espace mental et de sa capacité à narratiser, l'action est soit une réaction à des directives entendues en hallucination, soit le fait de l'habitude. Le reste du moi se sent comme un automate commandé, comme si quelqu'un d'autre faisait bouger le corps. Même sans ordres entendus par hallucination, un patient peut avoir l'impression qu'on lui donne des ordres auxquels il doit obéir ; il arrive qu'il serre la main normalement à un visiteur, mais que, si on lui pose la question, il réponde : « Ce n'est pas moi qui le fais, c'est ma main qui se tend d'elle-même » ; ou encore, un malade peut avoir l'impression que quelqu'un d'autre fait bouger sa langue quand il parle, notamment dans la coprolalie, quand des mots scatologiques ou obscènes sont substitués à d'autres. Même dans les premières phases de la schizophrénie, le malade a l'impression que des souvenirs, la musique ou des émotions, agréables ou désagréables, lui sont imposés par une source étrangère sur laquelle il n'a donc aucun contrôle ; ce symptôme est extrêmement courant et révélateur. D'ailleurs, ces influences étrangères donnent ensuite souvent naissance à ces hallucinations pures dont j'ai parlé plus haut.

D'après Bleuler, « les sentiments conscients accompagnent rarement les automatismes, qui sont des manifestations psychiques séparées de la personnalité. Il arrive que les malades dansent et rient sans se sentir heureux, commettent des meurtres sans haïr, se suppriment sans être déçus par la vie... Les malades s'aperçoivent qu'ils ne sont pas leurs propres maîtres »'.

De nombreux patients se contentent de laisser faire ces automatismes. D'autres, encore capables d'imaginer, quoique très peu, inventent des moyens de protection contre ce contrôle étranger à leurs actions. Je pense même que le négativisme, chez les névrosés, est de cette nature. L'un des malades de Bleuler, par exemple, qui était intérieurement poussé à chanter, parvenait à se saisir d'un petit cube de bois qu'il se fourrait dans la bouche pour s'empêcher de chanter. Pour l'heure, nous ne savons pas si ces automatismes et ces ordres intérieurs sont toujours produits par des voix dirigeant le patient dans ses actions, ce que laisserait supposer une rechute dans l'esprit bicaméral. En fait, il est probablement impossible de le savoir, étant donné que le fragment détaché de la personnalité qui continue à réagir au médecin peut avoir étouffé les ordres bicaméraux qu' « entendent » d'autres parties du système nerveux.

Chez de nombreux patients, ceci se manifeste sous la forme du symptôme appelé Automatisme Commandé. Le malade obéit à toute demande ou ordre venant de l'extérieur. Il est incapable de ne pas obéir à des ordres brefs, même s'ils sont négativistes. Ces ordres doivent se rapporter à de simples activités et ne peuvent s'appliquer à une tâche longue et compliquée. La souplesse légendaire des catatoniques peut entrer dans cette catégorie ; le patient obéit réellement au médecin en restant dans n'importe quelle position dans laquelle il a été placé. Bien que tous ces phénomènes ne soient pas bien sûr caractéristiques de ce que nous avons appelé l'esprit bicaméral, le principe sous-jacent, lui, l'est. Une hypothèse intéressante serait de dire que les malades ayant cet Automatisme Commandé sont ceux qui n'ont pas d'hallucinations auditives, remplacées par la voix externe du médecin.

Le symptôme connu sous le nom d'écholalie confirme cette hypothèse : quand il n'y a pas d'hallucinations, le malade répète le discours, les cris ou les expressions d'autres personnes ; quand il y en a, ceci devient de l'écholalie hallucinatoire, c'est-à-dire que le patient doit répéter à voix haute ce que ses voix lui disent, et non celles de son environnement. L'écholalie hallucinatoire, à mon avis, correspond pour l'essentiel à l'organisation mentale que nous avons rencontrée chez les prophètes de l'Ancien Testament, ainsi que chez les aoidoi des poèmes homériques.

 

TROUBLES DES LIMITES DE L'IMAGE DU CORPS

Il est possible que l'usure du «je » analogue et de son espace mental donne également lieu à ce qu'on appelle la Perte des Limites dans les études de Rorschach sur la schizophrénie : il s'agit du pourcentage d'images vues dans les taches d'encre qui ont des limites ou des bords mal définis, flous ou inexistants. Ce qui est très intéressant de notre point de vue, ici, c'est que cette mesure est tout à fait liée à l'existence de fortes expériences hallucinatoires. Un patient, ayant un fort taux de Perte des Limites, le décrit souvent comme un sentiment de désintégration :

Quand je fonds, je n'ai plus de mains, je me mets dans l'embrasure d'une porte pour ne pas me faire piétiner. Tout s'enfuit à mon approche. A cet endroit, je peux rassembler les morceaux de mon corps. C'est comme si on jetait quelque chose en moi, qui me fait exploser. Pourquoi me divisé-je en différents morceaux ? J'ai l'impression que je manque d'assurance, que ma personnalité fond, que mon ego disparaît et que je n'existe plus. Tout me déchire... La peau est le seul moyen possible de maintenir ces morceaux ensemble. Il n'y a aucun lien entre les différentes parties de mon corps...1.

Dans une étude sur la Perte des Limites, on fît passer le test de Rorschach à quatre-vingts schizophrènes : le degré de précision des Limites fut, dans une proportion importante, plus bas que dans le groupe témoin de gens normaux ou névrosés regroupés en fonction de l'âge et du statut social. Ces patients voyaient en général des corps mutilés, animaux ou humains, dans les taches d'encre2, ce qui reflète le morcellement du moi analogue ; c'est-à-dire l'image métaphorique que nous avons de nous-mêmes dans la conscience. Dans une autre étude faite sur six cent quatre malades au Worcester State Hospital, on découvrit avec précision que la Perte des Limites — parmi lesquelles, nous pouvons le supposer, la perte du « je » analogue — est un facteur de développement des hallucinations ; les patients qui avaient le plus d'hallucinations étaient ceux qui arrivaient le moins à établir « des frontières entre le moi et le monde »3.

Dans le même ordre d'idées, les schizophrènes chroniques sont parfois incapables de se reconnaître dans une photo puisqu'ils se reconnaissent parfois dans une autre personne, qu'ils soient photographiés seuls ou en groupe.

 

LES AVANTAGES DE LA SCHIZOPHRÉNIE

Voilà un titre bien curieux, sans aucun doute, car, comment peut-on dire qu'une maladie si effrayante présente des avantages ? Mais je veux parler de ces avantages à la lumière de l'histoire de l'humanité. Il est très clair qu'il y a une base génétique héritée dans l'équilibre biochimique qui sous-tend cette réaction très particulière au stress. D'ailleurs, une ques-tion que l'on doit poser à propos de cette prédisposition génétique à quelque chose qui arrive si tôt à l'âge adulte est : quel avantage biologique présentait-elle autrefois ? A quoi, pour utiliser le jargon de l'évolutionniste, servait-elle dans la sélection ? Enfin, à quel moment, il y a longtemps, très longtemps, puisque cette prédisposition génétique est présente dans le monde entier ?

La réponse, bien sûr, est l'un des thèmes que j'ai abordés si souvent dans cet exposé. L'avantage de ces gènes, du point de vue de la sélection, c'est l'esprit bicaméral, produit de la sélection naturelle et humaine pendant les millénaires de nos premières civilisations. Les gènes en question, qu'ils provoquent ce qui, aux yeux des hommes conscients, est une carence d'enzymes ou autre chose, sont des gènes qui étaient dans la nature des prophètes et des « fils de nabiim », ainsi que des hommes bicaméraux avant eux.

Un autre avantage de la schizophrénie — peut-être un produit de l'évolution — c'est la résistance à la fatigue. Bien que quelques schizophrènes se plaignent d'une fatigue généralisée, notamment dans les premières phases de la maladie, ce n'est pas le cas de la plupart des malades. En fait, ils donnent moins de signes de fatigue que les personnes normales et sont capables d'une endurance impressionnante : ils ne sont pas fatigués par des examens de plusieurs heures ; ils peuvent bouger nuit et jour, ou bien travailler sans donner aucun signe de fatigue ; les catatoniques peuvent rester dans une position inconfortable pendant des jours, ce que ne pourrait pas faire le lecteur pendant plus de quelques minutes. Ceci laisse supposer qu'une grande fatigue est un produit de l'esprit subjectif conscient et que l'homme bicaméral, qui construisait les pyramides d'Egypte, les ziggourats de Sumer ou bien les temples gigantesques de Teotihuacan avec la seule force des bras, pouvait le faire beaucoup plus facilement que ne le pourraient des hommes conscients réfléchis.

Une autre chose que les schizophrènes font « mieux » que nous, bien qu'il ne s'agisse assurément pas d'un avantage dans notre monde compliqué et abstrait, c'est la simple perception sensorielle. Ils sont plus sensibles aux stimuli visuels, ce qui n'est guère surprenant si l'on songe qu'ils n'ont pas à faire passer ces stimuli par le filtre de la conscience. On le voit dans leur capacité à arrêter les ondes alpha d'un encéphalogramme plus rapidement que des personnes normales à la suite d'un stimulus soudain et de reconnaître des scènes visuelles progressivement mises au point beaucoup mieux que les personnes normales1. D'ailleurs, les schizophrènes sont presque submergés de données sensorielles : incapables de narratiser ou d'établir des liens, ils voient tous les arbres mais jamais la forêt ; il semble qu'ils aient un contact plus immédiat et plus absolu avec leur environnement physique, une plus grande présence au monde. Cette interprétation, du moins, pourrait expliquer le fait que les schizophrènes, équipés de lunettes en prisme qui déforment la perception visuelle, apprennent à s'adapter plus facilement que nous puisqu'ils n'ont pas besoin de compenser autant2.

 

LA NEUROLOGIE DE LA SCHIZOPHRÉNIE

Si la schizophrénie est en partie une rechute dans l'esprit bicaméral et si nos analyses antérieures ont quelque validité, alors nous devrions trouver une sorte de changement neurologique qui confirme le modèle neurologique proposé en 1.5. J'avais fait l'hypothèse que les hallucinations auditives de l'esprit bicaméral étaient une réserve de diverses expériences admo-nitoires, organisées en quelque sorte dans le lobe temporal droit et transmises à l'hémisphère gauche — c'est-à-dire l'hémisphère dominant — par les commissures antérieures et peut-être par le corps calleux.

De plus, j'ai avancé l'idée que l'avènement de la conscience avait nécessité une inhibition de ces hallucinations, déclenchées dans le cortex temporal droit. Ce que cela signifie exactement du point de vue neuro-anatomique est cependant loin d'être clair. Nous sommes sûrs qu'il y a des zones précises du cerveau qui entravent l'activité des autres ; que le cerveau est, d'une façon générale, toujours dans une sorte de tension compliquée ou d'équilibre, entre l'excitation et l'inhibition et également que l'inhibition peut se passer d'un certain nombre de façons : il peut y avoir inhibition d'une zone dans un hémisphère par l'excitation d'une zone dans l'autre. Les champs visuels frontaux, par exemple, s'inhibent mutuellement, à tel point que la stimulation du champ visuel frontal dans un hémisphère inhibe l'autre1. On peut imaginer, d'ailleurs, que certaines parties des fibres du corps calleux qui relient les champs visuels frontaux sont elles aussi inhibantes, ou bien qu'elles excitent des centres inhibants dans l'hémisphère opposé. Dans le comportement, cela signifie que le fait de regarder dans une direction est programme comme la résultante vectorielle de l'excitation contradictoire des deux champs visuels frontaux1. On peut d'ailleurs supposer que cette inhibition réciproque des deux hémisphères joue un rôle dans diverses autres fonctions bicamérales.

Parler de cette inhibition réciproque à propos des fonctions unilatérales asymétriques est cependant chose plus risquée : peut-on supposer, par exemple, qu'un processus mental dans l'hémisphère gauche a son équivalent, sous l'effet de l'inhibition réciproque, dans une fonction différente de l'autre hémisphère, si bien que certains processus mentaux supérieurs pourraient être le produit de l'opposition entre les hémisphères ?

Quoi qu'il en soit, le premier pas à faire pour donner corps à ces idées sur la relation entre la schizophrénie et l'esprit bicaméral et son modèle neurologique consiste à examiner certaines différences de latéralité chez les schizophrènes. Ces malades ont-ils une activité de l'hémisphère droit différente de la nôtre ? Les recherches sur cette hypothèse ne font que commencer, mais les études très récentes qui suivent fournissent quelques éléments de réflexion :

— Chez la plupart d'entre nous, l'ensemble de l'encéphalogramme sur une longue période fait apparaître une activité légèrement plus élevée dans l'hémisphère gauche dominant que dans l'hémisphère droit. En revanche, c'est l'inverse qui a tendance à se passer dans la schizophrénie : une activité un peu plus importante dans l'hémisphère droit2.

— Cette activité accrue de l'hémisphère droit dans la schizophrénie est beaucoup plus prononcée au bout de plusieurs minutes d'interruption de l'activité sensorielle ; la même condition qui provoque les hallucinations chez les personnes normales.

Si nous réglons l'encéphalogramme afin de dire quel hémisphère est le plus actif à quelques secondes d'intervalle, on découvre que, chez la plupart d'entre nous, cette mesure passe d'un hémisphère à l'autre à peu près toutes les minutes. En revanche, chez les schizophrènes qu'on a examinés jusqu'à maintenant, le changement n'a lieu que toutes les quatre minutes environ, laps de temps étonnamment long. Ceci peut expliquer en partie cette « fixation segmentée » dont j'ai parlé précédemment ; à savoir que les schizophrènes ont tendance à « se bloquer » sur un hémisphère ou l'autre et ne peuvent donc pas passer d'un mode de traitement de l'information à un autre aussi vite que nous. D'où leur embarras, et souvent leur discours ou leur comportement incohérents, quand ils sont en relation avec nous, qui faisons le va-et-vient à un rythme plus rapide1.

Il est possible que la cause de ce changement plus lent dans la schizophrénie soit d'ordre anatomique. Une série d'autopsies de schizophrènes de longue date ont montré — ce qui est surprenant — que le corps calleux qui relie les deux hémisphères a un millimètre de plus d'épaisseur que celui des cerveaux normaux. Voilà un résultat statistique fiable. Cette différence peut signifier qu'il y a plus d'inhibition réciproque des hémisphères chez les schizophrènes2. Les commissures antérieures n'ont pas été mesurées dans cette étude.

— Si notre théorie est correcte, une dysfonction importante du cortex temporal gauche due à la maladie, des changements de circulation ou une modification de l'équilibre neurochimique provoquée par le stress devraient libérer le cortex temporal droit de son contrôle inhibant habituel : quand une épilepsie du lobe temporal est provoquée par une lésion du lobe temporal gauche (ou des deux), libérant probablement ainsi le droit de son inhibition normale, pas moins de 90 % des malades développent une schizophrénie paranoïaque accompagnée de puissantes hallucinations auditives ; quand la lésion se situe uniquement dans le lobe temporal droit, moins de 10 % développent de tels symptômes. En fait, ce dernier groupe a tendance à développer une psychose maniaque dépressive1.


Ces découvertes ont besoin d'être confirmées et poursuivies. Elles révèlent cependant avec certitude, et ce pour la première fois, des effets de latéralité très importants dans la schizophrénie. Et ce qu'indiquent ces effets peut être interprété comme la preuve partielle que la schizophrénie peut être liée à une organisation antérieure du cerveau humain, que j'ai appelée l'esprit bicaméral.

 

EN CONCLUSION

La schizophrénie est l'un des problèmes de la recherche les plus remarquables, du point de vue moral, tant la douleur s'étend et chez ceux qui en sont les victimes et chez ceux qui les aiment. Les récentes décennies ont vu avec reconnaissance l'amélioration forte et accélérée des traitements de cette maladie. Ceci n'a pas eu lieu sous la bannière de théories nouvelles et parfois hautes en couleur, comme la mienne, mais bien plutôt dans les aspects pratiques et terre à terre de la thérapie quotidienne.

De fait, les théories sur la schizophrénie — et elles sont légion —, parce qu'elles ont trop souvent été les chevaux de bataille d'écoles concurrentes ont provoqué, dans une large mesure, leur propre défaite. Chaque discipline considère les découvertes des autres comme secondaires par rapport aux facteurs de son propre domaine : le chercheur en sociologie voit dans la schizophrénie le produit d'un environnement angoissant ; le biochimiste affirme que cet environnement n'a d'effet que s'il y a un déséquilibre biochimique chez le malade ; ceux qui parlent en termes de traitement de l'information disent qu'un déficit dans une zone mène directement au stress et à des défenses antistress ; le psychologue des mécanismes de défense considère que l'affaiblissement du traitement de l'information est un prétexte pour éviter le contact avec la réalité ; le généticien procède à des interprétations sur l'hérédité à partir des données historiques sur la famille, tandis que d'autres peuvent très bien développer des interprétations sur le rôle de l'influence parentale schizophrénogène à partir des mêmes données et ainsi de suite. Comme l'a écrit un critique : « Comme dans un manège, on choisit son cheval. On peut faire croire que son cheval mène les autres. Puis, lorsqu'un tour est terminé, on doit descendre pour observer simplement que le cheval n'est, en fait, allé nulle part. »'

C'est donc avec une certaine présomption que j'ajoute encore un autre chargement à cette longue liste. Mais je me suis senti obligé de le faire, ne serait-ce que parce que je m'étais engagé à compléter et clarifier les hypothèses énoncées dans les premières parties de ce livre. Car la schizophrénie, qu'elle soit une maladie ou plusieurs, se définit, dans sa forme extrême, par certaines caractéristiques dont j'ai dit plus haut qu'elles étaient les caractéristiques saillantes de l'esprit bicaméral : la présence d'hallucinations auditives, leur nature bien souvent religieuse et toujours autoritaire, la dissolution de l'ego ou du « je » analogue ainsi que de l'espace mental, dans lequel il pouvait autrefois élaborer ce qu'il devait faire et dire où il était, dans le temps et dans l'action ; telles sont les grandes ressemblances.

Ceci dit, il y a également de grandes différences. S'il y a quelque vérité dans cette hypothèse, la rechute n'est que partielle : les apprentissages qui constituent la conscience subjective sont puissants et jamais totalement étouffés — ainsi en est-il de la terreur et de la fureur, de la douleur et du désespoir — ; l'angoisse qui préside à un changement si cataclysmique, le contraste avec la structure habituelle des relations interpersonnelles, ainsi que l'absence de soutien culturel et de définition des voix, faisant d'elles des guides inadaptés dans la vie de tous les jours ; le besoin de se défendre contre un barrage rompu de sti-muli sensoriels extérieurs qui inondent tout sur leur passage, tout ceci provoque un retrait hors de la société, bien différent de l'attitude de l'individu totalement social des sociétés bicamérales. L'homme conscient utilise sans cesse sa capacité d'introspection pour « se » retrouver et savoir où il est, suivant ses intentions et sa situation. Sans cette source de sécurité, privé de cette capacité à narratiser, vivant avec des hallucinations qui sont inacceptables et niées, parce que irréelles, par ceux qui l'entourent, le schizophrène gravement atteint est dans un monde très différent de celui des travailleurs possédés par les dieux de Marduk ou de celui des idoles de Ur.

Le schizophrène moderne est un individu à la recherche d'une telle culture mais il conserve généralement une partie de cette conscience subjective qui lutte contre cette forme plus primitive d'organisation mentale, qui essaie d'établir une sorte de contrôle au sein d'une organisation mentale, dans laquelle les hallucinations devraient jouer ce rôle. En fait, c'est un esprit exposé à son milieu, servant des dieux dans un monde sans dieux.