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The Origin of Consciousness in the
Breakdown of the Bicameral Mind

French Translation

La Naissance de la Conscience dans L'Effondrement de L'Esprit

Julian Jaynes

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

1. La conscience de la conscience

2. La conscience

3. L'esprit de /"Iliade

4. L'esprit bicaméral

5. Le cerveau dédoublé

6. L'origine de la civilisation

LIVRE I: L'ESPRIT DE L'HOMME

1: La conscience de la conscience

Quand on pose la question : qu’est-ce que la conscience ?, on devient conscient de la conscience. Et la plupart d’entre nous pensent que cette conscience de la conscience est la conscience. Ce qui est faux.

En étant conscient de la conscience, on a l’impression qu’on ne peut pas imaginer quelque chose qui aille davantage de soi. On a l’impression que c’est la caractéristique de tous nos états de veille, nos humeurs et nos sentiments, nos souvenirs, nos pensées, de tout ce que nous percevons et de tout ce que nous voulons. Nous sommes sûrs et certains que la conscience est la base des concepts, de l’apprentissage et du raisonnement, de la pensée et du jugement, et qu’il en est ainsi parce qu’elle enregistre et engrange nos expériences au fur et à mesure qu’elles arrivent, et qui nous permet, par l’introspection, d’apprendre quand nous le voulons. Nous sommes également tout à fait conscients que tout ce merveilleux ensemble d’opérations et de contenus que nous appelons la conscience se situe quelque part dans notre tête.

À regarder ces affirmations de plus près, on se rend compte qu'elles sont fausses. Elles sont le déguisement que la conscience porte depuis des siècles. Ce sont les conceptions erronées qui ont empêché de trouver une réponse au problème de l'origine de la conscience. Montrer que ce sont des erreurs et ce que la conscience n'est pas, voilà ce que je me propose de faire dans ce long mais, je l'espère, passionnant chapitre.


L'EXTENSION DE LA CONSCIENCE

Pour commencer, il y a plusieurs utilisations du mot conscience que nous pouvons écarter, parce qu’elles sont impropres. On a, par exemple, l’expression « perdre conscience », après avoir reçu un coup sur la tête. Mais, si cela était correct, on n’aurait alors pas de mot pour désigner ces états somnambules, connus dans la littérature clinique, pendant lesquels quelqu’un n’a, de toute évidence, pas de conscience, et ne réagit pourtant pas de la même manière qu’une personne qui a perdu connaissance. On devrait dire donc, dans le premier exemple, que la personne qui a reçu un coup violent sur la tête perd et la conscience, et ce que j’appelle la réactivité, qui sont, par conséquent, deux choses différentes.

Cette distinction est également importante dans la vie quotidienne. On réagit sans arrêt à des choses sans en être conscient sur le moment. Assis contre un arbre, je réagis toujours à l'arbre, au sol et à ma propre position, puisque, si je désire marcher, je vais, de façon tout à fait inconsciente, me lever pour le faire.

Plongé dans les idées de ce premier chapitre, je ne suis que rarement conscient de l’endroit où je me trouve. En écrivant, je réagis au stylo dans ma main puisque je le tiens bien, et je réagis à mon bloc-notes puisque je le tiens sur mes genoux, ainsi qu’à ses lignes puisque j’écris dessus. Par contre, je suis seulement conscient de ce que j’essaie de vous dire, et de savoir si je me fais bien comprendre.

Si un oiseau jaillit d’un fourré situé à proximité et s’envole en criant vers l’horizon, il se peut que je me tourne pour le regarder et l’entendre, avant de revenir sur cette page sans être conscient de l’avoir fait.

En d’autres termes, la réactivité recouvre tous les stimuli dont mon action tient compte d’une manière ou d’une autre, tandis que la conscience est quelque chose de tout à fait distinct et un phénomène beaucoup moins omniprésent. Nous ne sommes conscients de ce à quoi nous réagissons que de temps en temps. Ainsi, alors qu’on peut définir la réactivité en termes d’action et de système nerveux, ce n’est pas le cas de la conscience dans l’état actuel de nos connaissances.

Mais cette distinction va beaucoup plus loin. Nous réagissons continuellement à des choses d'une manière qui n'a pas de composant phénoménal dans la conscience, quel qu'il soit. Mais pas n'importe quand. Quand nous voyons un objet quelconque, nos yeux, et donc nos images rétiniennes, réagissent à l'objet en bougeant vingt fois par seconde, et pourtant nous voyons un objet stable et immobile, sans avoir du tout conscience de la succession des différentes images ou de leur synthèse sous la forme d'un objet. L'image rétinienne anormalement petite d'une chose, dans des circonstances habituelles, est automatiquement perçue comme lointaine : nous ne sommes pas conscients de faire la correction. Les effets de la couleur et des contrastes lumineux, ainsi que d'autres invariants de la perception se produisent toutes les secondes de notre vie éveillée, et même onirique, sans que nous en soyons le moins du monde conscients. Et tous ces exemples ne donnent qu'une faible idée de la multitude de processus, dont on pourrait s'attendre à être conscient, suivant les anciennes définitions de la conscience, alors qu'il n'en est rien. Je pense ici à la définition que donne Titchener quand il dit qu'elle est « la somme totale des processus mentaux qui se passent maintenant ». Nous sommes maintenant bien loin d'un tel point de vue.


Mais poursuivons. La conscience est une partie de notre vie mentale beaucoup plus petite que nous n’en sommes conscients, parce que nous ne pouvons pas être conscients de ce dont nous n’avons pas conscience. Comme c'est facile à dire, et combien c'est difficile à évaluer ! C'est comme si on demandait à une lampe électrique dans une pièce noire de rechercher une chose sur laquelle ne brille aucune lumière. La lampe électrique, étant donné qu'il y a de la lumière dans quelque direction où elle se tourne, ne pourrait que conclure qu'il y a de la lumière partout. Ainsi, on peut avoir l'impression que la conscience se retrouve dans tous les processus mentaux alors qu'en fait il n'en est rien.

La question du rapport de la conscience avec le temps est tout aussi intéressante. Quand nous sommes éveillés, sommes-nous conscients tout le temps ? C'est ce que nous pensons. En fait, nous en sommes persuadés ! Je ferme les yeux, et même si j'essaie de ne pas penser, la conscience continue de couler, grande rivière de contenus dans une succession de différents états, que l'on m'a appris à appeler pensée, image, souvenir, dialogue intérieur, regret, souhait, résolution. Tout cela se mêlant au cortège constamment changeant des sensations externes dont je ne suis que partiellement conscient. Toujours cette continuité. Tel est sans aucun doute le sentiment que l'on a. Et quoi que nous fassions, nous avons l'impression que notre propre moi, notre identité la plus intime, est bien ce flux continu qui ne cesse que lors du sommeil, entre des rêves dont on se souvient. Voilà notre expérience. Et de nombreux penseurs ont considéré que cet esprit de continuité était le lieu dont on devait partir en philosophie, le fondement même de certitude que personne ne peut mettre en doute. Cogito, ergo sum.

Mais que pourrait bien signifier cette continuité ? Si nous songeons qu’une minute représente six mille millisecondes, est-ce que nous sommes conscients à chacune de ces millisecondes ? Si vous le pensez encore, continuez à diviser les unités de temps en vous rappelant que l’excitation des neurones est d’un ordre fini, bien que nous n’ayons aucune idée de ce que cela a à voir avec la sensation de continuité de la conscience. Peu de personnes aimeraient soutenir que la conscience flotte, en quelque sorte, comme une brume au-dessus et autour du système nerveux, totalement indépendante de toute nécessité terrestre des périodes neurales réfractaires.

Il est beaucoup plus probable que cette continuité apparente de la conscience est bien une illusion, tout comme la plupart des métaphores désignant la conscience. Dans notre analogie de la lampe électrique, celle-ci ne serait consciente d'être allumée que lorsqu'elle le serait. Même s'il y avait de longs intervalles de temps, en supposant que les choses ne changeraient pas, la lampe elle-même aurait l'impression qu'il y aurait toujours eu de la lumière. Nous sommes donc moins conscients du temps que nous ne le pensons, parce que nous ne pouvons pas être conscients des moments où nous ne le sommes pas. Et cette impression d'un grand courant ininterrompu de riches expériences intérieures, tantôt traversant nos humeurs rêveuses, tantôt coulant soudain en torrents agités des gorges d'intuitions escarpées, ou s'écoulant régulièrement à travers nos jours majestueux, est-ce qu'elle est sur cette page, une métaphore de la façon dont la conscience subjective apparaît à elle-même ?

Mais il y a une meilleure façon de montrer cela. Si vous fermez l'oeil gauche pour fixer la marge gauche de cette page, vous n'êtes pas du tout conscient du grand vide d'environ dix centimètres dans votre vision, à droite. Mais, tout en regardant avec votre seul oeil droit, prenez votre doigt et déplacez-le le long d'une ligne de la marge gauche vers la droite, et vous en verrez le bout disparaître dans ce vide avant de réapparaître de l'autre côté. Ceci est dû à un vide de deux millimètres sur la rétine du côté du nez, là où les fibres nerveuses de l'oeil se rencontrent et quittent l'oeil pour le cerveau1. Ce qui est intéressant dans ce vide, c'est qu'il ne s'agit pas tant d'une tache aveugle, comme on a coutume de l'appeler, que d'une non-tache. Un aveugle voit son obscurité2. Mais vous ne voyez aucun vide dans votre vision, et vous en êtes encore moins conscient. De même que l'espace autour des taches aveugles est uni sans aucun vide, de même la conscience se tisse et couvre ses intervalles de temps et donne l'illusion de la continuité.


On peut multiplier les exemples du peu de conscience que nous avons de notre action quotidienne en regardant presque partout autour de nous. Jouer au piano est vraiment un exemple extraordinaire.1 Nous avons là un ensemble complexe de diverses tâches accomplies toutes en même temps, en ayant à peine conscience de les exécuter. Deux lignes différentes de hiéroglyphes proches à lire en même temps, la main droite dirigée vers l’une, la gauche vers l’autre. Dix doigts chargés de diverses tâches, le doigté résolvant différents problèmes moteurs sans que cela s’accompagne d’une quelconque conscience. L’esprit interprète les dièses, les bémols et les bécarres sous la forme de notes blanches et noires, respectant le rythme des rondes, des noires et des croches, des pauses et des trilles, une main pouvant jouer à trois temps pendant que l’autre joue à quatre, en même temps que les pieds adoucissent, lient ou tiennent diverses autres notes. Et pendant ce temps, l’interprète, l’interprète conscient, est au septième ciel du ravissement artistique, sous l’effet de toute cette sensationnelle activité, ou peut-être perdu dans la contemplation de cette personne qui tourne les pages de la partition, persuadé, à juste titre, qu’il lui dévoile son âme même ! Bien sûr, la conscience joue d’habitude un rôle dans l’apprentissage de ces activités complexes, mais pas nécessairement dans leur exécution, ce qui est la seule chose que je veux démontrer ici.

La conscience est souvent pas seulement superflue : elle peut être tout à fait indésirable. Notre pianiste soudainement conscient de ses doigts au milieu d’un furieux ensemble d’arpèges devrait s’arrêter de jouer. Nijinski dit quelque part que, lorsqu’il dansait, c’était comme s’il se regardait danser depuis l’orchestre. Il n’était pas conscient de tous ses mouvements, mais de la façon dont il apparaissait aux autres. Un coureur peut être conscient de sa position par rapport aux autres dans la course, mais il n’est certainement pas conscient de mettre une jambe devant l’autre. Une telle pensée pourrait bien le faire trébucher. Et quiconque joue au tennis à mon médiocre niveau connaît le sentiment d’exaspération qui naît d’un service qui tout à coup se décompose, et de doubles fautes consécutives ! Plus on en fait, plus on devient conscient de ses gestes (et de son humeur !) et plus les choses empirent.1

On ne peut pas se contenter d’expliquer ces phénomènes d’efforts en invoquant l’excitation physique, car les mêmes phénomènes, du point de vue de la conscience, se produisent lors d’activités qui nécessitent moins d’efforts. En cet instant même, vous n’êtes pas conscient de la façon dont vous êtes assis, de l’endroit où sont placées vos mains, de la vitesse à laquelle vous lisez, bien que, au moment où je mentionnais ces points, vous l’étiez. Quand vous lisez, vous n’êtes pas conscient des lettres ou des mots, voire de la syntaxe, des phrases et de la ponctuation, mais seulement de leur sens. Quand vous écoutez un discours, les phonèmes disparaissent dans les mots, les mots dans des phrases, celles-ci disparaissant dans ce que vous essayez de dire le sens. Être conscient des éléments du discours, c’est détruire l’intention du discours.

Il en est de même "du point de vue de la production. Essayez de parler en gardant une pleine conscience de votre expression. Vous cessez purement et simplement de parler.

En écrivant aussi, c'est comme si le crayon, le stylo ou la machine eux-mêmes écrivaient les mots, les espaçaient, utilisaient la ponctuation correcte, passaient à la ligne, ne commençaient pas de la même manière les phrases qui se suivent, décidaient de placer une question ici, une exclamation là, au moment où nous sommes nous-mêmes absorbés, par ce que nous essayons d'expri-mer, et par la personne à qui nous nous adressons.

En effet, en parlant ou en écrivant, nous ne sommes pas vrai-ment conscients de ce que nous sommes réellement en train de faire sur le moment. La conscience intervient pour décider de ce qu'on va dire, de la façon de le dire, et du moment où on va le dire, mais alors la succession ordonnée et parfaite de phonèmes ou de lettres écrites se fait, en quelque sorte, pour nous.


LA CONSCIENCE N'EST PAS UNE COPIE DE L'EXPÉRIENCE

Bien que la métaphore de l'esprit vide ait été utilisée dans les écrits attribués à Aristote, ce n'est vraiment que depuis que John Locke a considéré l'esprit comme une tabula rasa, au xvir siècle, que nous avons souligné cet aspect enregistreur de la conscience, et que nous la voyons pleine de souvenirs que l'on peut relire lors de l'introspection. Si Locke avait vécu à notre époque, il aurait utilisé la métaphore de l'appareil photo plutôt que celle de l'ardoise. Mais l'idée est la même. La plupart des gens contestent énergiquement le fait que la fonction principale de la conscience soit d'engranger l'expérience, de la copier comme le ferait un appareil photo, pour faire l'objet d'une réflexion à un moment ultérieur.

C'est ce qui semble se passer. Mais considérez le problème suivant : est-ce que la porte de votre chambre s'ouvre de gauche à droite ou dans l'autre sens ? Quel est votre deuxième doigt le plus long ? A un feu, est-ce la lumière rouge ou verte qui est en haut ? Combien de dents voyez-vous quand vous vous les lavez ? Quelles lettres sont associées à quels chiffres sur le cadran du téléphone ? Si vous êtes dans une pièce qui vous est familière, sans vous retourner, notez toutes les choses qui sont au mur, juste derrière vous, puis regardez.

Rétrospectivement, je pense que vous serez surpris du peu d'images que vous êtes censé avoir gardées dans votre conscience de tant d'observations antérieures. Si la porte familière s'ouvrait soudain dans l'autre sens, si un autre doigt s'allongeait tout d'un coup, si la lumière rouge était placée différemment, ou si vous aviez une dent de plus, si le téléphone était fabriqué autrement, ou si un nouveau loquet avait été posé sur la fenêtre derrière vous, montrant ainsi ce que vous saviez depuis le début, mais pas consciemment. Phénomène bien connu des psychologues, il s'agit de la distinction entre la reconnaissance et le souvenir. Ce dont vous pouvez vous souvenir consciemment n'est qu'une goutte d'eau, comparé à ce que vous savez réellement.

Les expériences de ce genre montrent que la mémoire consciente n'est pas une accumulation d'images sensorielles, contrairement à ce que l'on croit parfois. C'est seulement si vous avez, à un moment ou un autre, remarqué la longueur de vos doigts ou votre porte, compté vos dents, bien que vous ayez observé ces choses à d'innombrables reprises, que vous vous sou-venez. A moins que vous n'ayez tout particulièrement noté ce qui est au mur, que vous ne l'ayez récemment nettoyé ou peint, vous serez surpris de ce que vous avez oublié. D'ailleurs réfléchissez à cette question : ne vous êtes-vous pas demandé, à chaque fois, ce qu'il devait y avoir, en partant d'idées et d'un raisonnement, plutôt que d'une image ? L'analyse rétrospective consciente ne consiste pas à retrouver des images, mais à retrouver ce dont vous avez eu conscience auparavant1 et à retravailler ces éléments pour construire des schémas rationnels ou vraisemblables.


Démontrons cela d'une autre manière. Pensez, si vous le voulez bien, au moment où vous êtes rentré dans la pièce où vous vous trouvez maintenant et où vous avez pris ce livre. Pra-tiquez cette introspection, puis posez-vous la question suivante : Est-ce que les images dont vous avez les copies sont les champs sensoriels réels du moment où vous êtes rentrés où vous vous êtes assis et où vous avez commencé votre lecture ? Est-ce que vous n'avez pas une image de vous-même rentrant par l'une de ces portes, peut-être même une vue d'oiseau de l'une de ces entrées, et ensuite probablement une vision vague de vous vous asseyant et prenant le livre ? Choses que vous n'avez jamais vécues si ce n'est au cours de cette introspection ! Et pouvez-vous retrouver les champs sonores entourant l'événement, ou les sensations cutanées au moment de vous asseoir, de soulager vos pieds du' poids de votre corps et de prendre le livre ? Bien sûr, si vous continuez à réfléchir, vous pouvez aussi recomposer votre rétros-pection en images pour vous « voir » effectivement pénétrer dans la pièce, exactement comme cela aurait pu se passer, entendre le son de la chaise et du livre qui s'ouvre, « ressentir » les sensations de la peau. Mais, à mon avis, ceci contient un important élément d'images créées — ce que j'appellerai un peu plus loin la narratisation — de ce que l'expérience devrait être, plutôt que ce qu'elle était réellement.

Ou bien retrouvez dans l'introspection la dernière fois où vous êtes allé nager. J'imagine que vous avez l'image d'un rivage, d'un lac ou d'une piscine, qui est en grande partie rétrospective, mais lorsqu'il s'agit de vous-même en train de nager, regardez ! Tel Nijinsky dans sa danse, vous vous voyez nager, chose que vous n'aviez absolument jamais remarquée ! Il y a bien peu de sensations réelles de la nage : la ligne d'eau caractéristique en travers de votre visage, la sensation de l'eau contre votre peau, ou à quelle profondeur étaient vos yeux au moment où vous tourniez la tête pour respirer1. De même, si vous pensez à la dernière fois où vous avez dormi en plein air, où vous êtes allé patiner, ou, si rien d'autre ne vous vient à l'esprit, la dernière fois où vous avez fait quelque chose en public que vous regrettez, vous avez tendance à ne pas voir, entendre ou ressentir les choses comme vous les avez effectivement vécues, mais plutôt à les recréer de façon objective, en vous voyant dans le décor comme si vous étiez quelqu'un d'autre. Faire un retour dans sa mémoire, donc, revient à beaucoup inventer, à vous voir comme les autres vous voient. La mémoire est le véhicule du « doit avoir eu lieu », bien que je ne doute pas que, dans chacun de ces exemples vous puissiez, par déduction, inventer une vision subjective de cette expérience, tout en restant persuadé que c'était le souvenir proprement dit.


LA CONSCIENCE N'EST PAS NÉCESSAIRE AUX CONCEPTS

Une autre confusion importante concernant la conscience consiste à croire que c'est le seul et unique endroit où les concepts sont constitués. Voilà une idée très ancienne : nous avons diverses expériences conscientes concrètes et nous réunissons celles qui se ressemblent dans un concept. Cette idée a même été le paradigme d'une foule d'expériences menées par des psychologues qui pensaient ainsi étudier la formation des concepts.

Max Mùller, dans un de ses exposés passionnants du siècle dernier, avait résumé le problème par la question de savoir qui avait vu un arbre : « Personne n'a jamais vu d'arbre, mais seu-lement ce sapin-ci ou ce sapin-là, ce chêne ou ce pommier... l'arbre, donc, est un concept et, en tant que tel, ne peut être vu ou perçu par les sens. »' Seuls des arbres en particulier se trouvent dans l'environnement, et c'est seulement dans la conscience que le concept général d'arbre existe.

On voit que la relation entre les concepts et la conscience pourrait faire l'objet d'un exposé approfondi. Mais qu'il suffise ici simplement de montrer qu'il n'y a pas de lien nécessaire entre eux. Lorsque Muller dit que personne n'a jamais vu d'arbre, il confond la connaissance qu'il a de l'objet avec l'objet lui-même : Tout voyageur fatigué, qui a marché des kilomètres sous le soleil brûlant, a vu un arbre, de même que tout chat, écureuil ou tamia poursuivis par un chien ; l'abeille a un concept de fleur, l'aigle un concept de corniche abrupte et rocheuse ; une grive qui fait son nid a le concept d'une fourche de haute branche dominée par des feuilles vertes. Les concepts ne sont que des classes de choses équivalentes du point de vue du comportement. Les concepts radicaux sont antérieurs à l'expérience : ils fondent les structures aptiques qui rendent l'action possible1. Par contre, ce que Muller aurait dû dire, c'est que personne n'a jamais été conscient d'un arbre. Car la conscience, en effet, non seulement n'est pas le dépositaire des concepts, mais elle ne travaille pas du tout avec eux ! Quand nous pensons à un arbre, nous sommes bien conscients d'un arbre en particulier, du sapin, du chêne ou de l'orme, qui a poussé à côté de la maison, et nous le laissons tenir lieu de concept, tout comme nous pouvons le représenter par un mot-concept. En fait, l'une des grandes fonctions du langage, consiste à laisser le mot repré-senter le concept, ce qui est exactement ce que nous faisons quand nous traitons d'un matériau conceptuel, en écrivant ou en parlant. Et nous devons faire cela parce que, d'habitude, les concepts ne se trouvent pas du tout dans la conscience.


LA CONSCIENCE N'EST PAS NÉCESSAIRE À L'APPRENTISSAGE

Une troisième conception erronée importante concernant la conscience est qu'elle se trouve à la base de tout apprentissage. Pour la longue série de psychologues associationnistes illustres des XVIIIe et du XIXe siècles en particulier, l'apprentissage était une question d'idées dans la conscience groupées par similitude, par contiguïté et, de temps à autre, par une autre relation. Peu importait également que l'on parle d'un homme ou d'un animal : tout apprentissage revenait à « tirer profit de l'expérience » ou d'idées se réunissant dans la conscience, comme je l'ai dit dans l'Introduction. Ce qui fait que la connaissance contemporaine courante, sans trop savoir pourquoi, a reçu en héritage culturel l'idée que la conscience est nécessaire à l'apprentissage.

La question est assez complexe. Elle est aussi malheureusement défigurée en psychologie par un jargon parfois rébarbatif, qui est, en fait, une extrapolation abusive de la terminologie du réflexe spinal du xixe siècle. Cependant, pour notre propos, nous pouvons considérer que l'étude de l'apprentissage en laboratoire a été de trois principales sortes : l'apprentissage des signaux, des techniques et des solutions. Examinons-les, une par une, en posant la question : est-ce que la conscience est nécessaire ?

L'apprentissage des signaux (appelé aussi apprentissage traditionnel ou conditionnement pavlovien) est l'exemple le plus simple. Si le signal lumineux est immédiatement suivi d'un souffle d'air passant par un tuyau en caoutchouc dirigé vers l'oeil de quelqu'un une dizaine de fois, il se met à cligner au seul signal lumineux, le rythme s'accélérant au fur et à mesure des essais1. Les sujets qui ont subi cette procédure bien connue de l'apprentissage des signaux rapportent que n'intervient aucun élément conscient. Effectivement, la conscience — dans cet exemple, l'intrusion de clignements d'yeux volontaires pour essayer d'accompagner l'apprentissage des signaux — empêche que cela ait lieu.

Dans des situations plus quotidiennes, on peut montrer que le même apprentissage simple des signaux a lieu sans aucune participation de la conscience. Si on passe un genre précis de musique pendant un déjeuner particulièrement délicieux, la fois d'après, vous aimerez un peu plus ses sons et vous saliverez même légèrement plus. La musique est devenue le signal du plaisir qui se mêle à votre jugement. On peut dire la même chose des tableaux1. Les sujets qui ont passé ce genre de test en laboratoire ne pouvaient pas dire, quand on leur posait la question, pourquoi ils préféraient la musique ou les peintures après le déjeuner. Ils n'étaient pas conscients d'avoir appris quoi que ce soit. Mais ce qui est vraiment intéressant ici, c'est que, si vous êtes au courant du phénomène à l'avance et que vous êtes conscient du lien qu'il y a entre la nourriture, la musique et la peinture, l'apprentissage n'a pas lieu. Là encore, la conscience limite bien nos capacités d'apprentissage de ce type, si tant est qu'elle leur est nécessaire en pareil cas.

Comme nous l'avons vu précédemment dans l'application des techniques, ainsi que dans l'apprentissage de celles-ci, la conscience est bien comme un spectateur passif, qui a peu à faire. Une simple expérience démontrera ce fait. Prenez une pièce dans chaque main et jetez-les en l'air toutes les deux et faites en sorte qu'elles se croisent de façon à tomber dans la main opposée. Vous pouvez apprendre à le faire au bout d'une douzaine d'essais. Au moment de le faire, êtes-vous conscient de tout ce que vous faites ? Est-ce que la conscience est absolument nécessaire ? Je pense que vous trouverez que l'apprentissage est mieux décrit lorsqu'on dit qu'il est « organique » plutôt que conscient. La conscience vous emmène dans la tâche en vous donnant le but à atteindre. Mais, à partir de là, mis à part peut-être quelques inquiétudes névrotiques passagères sur vos capacités à effectuer ces tâches, c'est comme si l'apprentissage se faisait sans vous. Pourtant, le XIXe siècle, qui pensait que la conscience était le seul architecte du comportement, aurait essayé d'expliquer que cette tâche consistait à reconnaître consciemment les bons et les mauvais gestes et, par un choix délibéré, à répéter les premiers et à abandonner ces derniers !

L'apprentissage des techniques complexes n'est pas différent de ce point de vue. La dactylographie a fait l'objet d'études approfondies, puisqu'on s'accorde généralement à dire, selon les termes d'un expérimentateur, que « toutes les adaptations et les raccourcis de méthode étaient opérés inconsciemment, c'est-à-dire que les apprenants les découvraient de façon tout à fait involontaire. Les apprenants remarquent soudain qu'ils faisaient certaines parties du travail d'une façon nouvelle et meilleure »'.

Dans l'expérience de la pièce qu'on lance, il se peut même que vous ayez découvert que la conscience, si elle était présente, entravait votre apprentissage. C'est ce qu'on découvre couramment dans l'acquisition d'une technique, comme c'est le cas, nous l'avons vu, dans la pratique. Laissez l'apprentissage se dérouler sans en être trop conscient, et il se fait plus facilement et plus efficacement. Parfois trop facilement, car, dans l'acquisition de techniques complexes comme la dactylographie, on peut apprendre à taper systématiquement « hte » au lieu de « the ». Le remède consiste à inverser le processus en s'entraînant consciemment à faire l'erreur, « hte », ce qui aboutit, contrairement à l'idée courante du « c'est en forgeant », à la disparition de l'erreur, phénomène dit de l'entraînement négatif.

Dans les savoir-faire moteurs courants, également étudiés en laboratoire, comme les systèmes complexes de poursuite rotative ou de tracé en miroir, les sujets à qui on demande d'être très conscients de leurs mouvements les exécutent encore plus mal'. Et les entraîneurs que j'ai interrogés appliquent, sans s'en rendre compte, ces principes éprouvés en laboratoire, quand ils encouragent leurs sportifs à ne pas trop penser à ce qu'ils sont en train de faire. L'exercice Zen d'apprentissage du tir à l'arc est tout à fait explicite sur ce point, pendant lequel on conseille à l'archer de ne pas penser aux actions de tendre l'arc et de lâcher la flèche, mais de se libérer de la conscience de ce qu'il fait en laissant l'arc se tendre et la flèche partir au bon moment.

L'apprentissage de la solution, appelé aussi apprentissage instrumental ou conditionnement opératoire, est un cas plus complexe. D'habitude, quand quelqu'un acquiert la solution à un problème ou le chemin vers un but, la conscience joue un rôle tout à fait crucial pour poser le problème d'une certaine façon. Mais la conscience n'est pas nécessaire. On peut montrer des exemples dans lesquels une personne n'a absolument pas conscience, ni du but qu'elle poursuit, ni de la solution qu'elle trouve pour l'atteindre.

Une autre expérience simple peut démontrer ceci. Demandez à quelqu'un de s'asseoir devant vous et de dire des mots, autant de mots auxquels il peut penser, en s'arrêtant deux ou trois secondes après chaque pour les noter. Si après chaque nom pluriel, ou bien chaque adjectif, mot abstrait, ou ce que vous voudrez, vous dites « bien » ou « c'est ça » quand vous les notez, voire simplement « mmm » ou que vous souriez, répétez le mot au pluriel avec plaisir, la fréquence de noms pluriels, ou autre, augmentera dans une proportion importante au fur et à mesure. Ce qui compte ici, c'est que le sujet n'est pas du tout conscient d'apprendre quelque chose2. Il ne se rend pas compte qu'il essaie de trouver un moyen de vous faire augmenter le nombre de remarques encourageantes, voire une solution au problème. Tous les jours, dans toutes nos conversations, nous nous exerçons sans cesse les uns et les autres, de cette façon, sans en être pourtant jamais conscients.

Cet apprentissage inconscient ne se limite pas au comportement verbal. On demanda aux étudiants d'une classe de psychologie de faire des compliments à toutes les filles de l'université portant du rouge. Au bout d'une semaine, la cafétéria resplendissait de rouge... et de bonne humeur, sans qu'aucune des filles n'ait conscience d'avoir été influencée. Une autre classe, une semaine après qu'on lui eut parlé de l'apprentissage et de l'entraînement inconscient, les vérifia sur le professeur. A chaque fois qu'il se dirigeait vers la droite de l'amphithéâtre, ils écoutaient avec une grande attention et éclataient de rire à ses plaisanteries. On raconte qu'ils pouvaient presque le faire sortir, sans qu'il ait conscience de quoi que ce soit d'anormal1.

Le problème essentiel dans la plupart de ces études c'est que, si le sujet décidait de rechercher à l'avance ces détails, il serait naturellement conscient de ce qu'il apprend. Un moyen d'éviter cela est d'utiliser une réaction comportementale qui ne soit pas perçue par le sujet. C'est ce qui a été fait en utilisant un tout petit muscle du pouce dont les mouvements sont imperceptibles et ne peuvent être détectés que par un appareil électrique enregistreur. On dit aux sujets que les expériences avaient pour but de connaître l'effet d'un bruit déplaisant intermittent combiné avec de la musique sur la tension musculaire. On leur plaça quatre électrodes sur le corps, le seul réel étant celui placé sur le muscle du pouce, les trois autres étant des électrodes factices. On régla l'appareil de telle façon qu'à chaque fois que le tic musculaire du pouce serait détecté électriquement, le bruit désagréable s'arrête pendant quinze secondes s'il résonnait déjà, ou retarde de quinze secondes s'il n'était pas branché au moment de la contraction. Chez tous les sujets, la contraction imperceptible du pouce qui arrêtait le bruit pénible augmentait proportionnellement sans que les sujets soient le moins du monde conscients qu'ils apprenaient à mettre fin à ce bruit1.

Ainsi donc, la conscience n'est pas une partie essentielle du processus d'apprentissage, et ceci est vrai qu'il s'agisse de l'apprentissage des signaux, d'une technique ou de solutions. Il y a, naturellement, beaucoup plus à dire sur ce passionnant sujet, car tout l'essor de la recherche contemporaine portant sur la modification du comportement s'inscrit dans ce cadre. Pour le moment, cependant, nous avons simplement établi que la vieille doctrine selon laquelle l'expérience consciente est le contenu de tout apprentissage fait totalement fausse route. A cette étape, nous pouvons du moins conclure qu'il est possible, je dis bien possible, de concevoir des êtres humains qui ne sont pas conscients et qui, pourtant, peuvent apprendre et résoudre des problèmes.


LA CONSCIENCE N'EST PAS NÉCESSAIRE À LA PENSÉE

En progressant des aspects simples aux aspects compliqués de l'esprit humain, nous pénétrons dans un territoire de plus en plus vague, dans lequel les termes que nous utilisons rendent le voyage plus difficile. La pensée est certainement l'un d'eux. Et dire que la conscience n'est pas indispensable à la pensée nous fait immédiatement élever de vives protestations. La pensée est certainement la substance même de la conscience ! Mais allons lentement. Ce à quoi nous souhaitons faire référence, c'est ce type d'associations libres que l'on pourrait appeler le « réfléchir-à » ou le « penser-à », qui semble bien être toujours entouré de toutes parts par la province peuplée d'images qu'est la conscience et dans laquelle elle est plongée. Mais la question n'est vraiment pas aussi simple.

Commençons par ce type de pensée qui aboutit au résultat auquel on peut associer les termes de vrai ou de faux. C'est ce que l'on appelle couramment porter des jugements, et qui ressemble beaucoup à un extrême de l'apprentissage de la solution dont nous venons de parler.

Une simple expérience, si simple qu'elle peut paraître sans intérêt, va nous amener au coeur du problème. Prenez deux objets semblables, n'importe lesquels, comme un stylo et un crayon ou deux verres contenant une quantité différente d'eau, et placez-les sur le bureau devant vous. Ensuite, après avoir partiellement fermé les yeux pour mieux vous concentrer, prenez chaque objet entre le pouce et l'index et évaluer lequel est le plus lourd. Maintenant, faites un retour sur vous-même et observez tout ce que vous faites. Vous allez découvrir que vous êtes conscient de la sensation des objets sur la peau de vos doigts, conscient de la légère pression vers le bas quand vous ressentez leur poids, conscient des excroissances sur les côtés de ses objets, et ainsi de suite. Maintenant, qu'en est-il de l'appréciation réelle du plus gros objet ? Où se situe-t-elle ? Regardez, l'acte même de juger quel objet est le plus lourd n'est pas conscient. Il vous est donné, en quelque sorte, par votre système nerveux. Si nous appelons pensée ce processus du jugement, nous découvrons qu'une telle pensée n'est pas consciente du tout. Une expérience simple, certes, mais d'une extrême importance. Elle détruit aussitôt toute la tradition selon laquelle de tels processus de pensée constituent la structure de l'esprit conscient.

Ce type d'expérience commença à être largement étudié au début du siècle dans ce qui fut connu plus tard sous le nom d'Ecole de Wiirzburg. Tout commença par l'étude de Karl Marbe en 1901, qui ressemblait beaucoup à l'étude ci-dessus, à la différence que des petits poids étaient utilisés1. On demanda au sujet de soulever les deux poids devant lui et de placer le plus lourd devant l'expérimentateur, assis en face de lui. Et tant l'expérimentateur lui-même que ses sujets très entraînés, tous psychologues spécialistes de l'introspection, eurent la surprise de découvrir que le processus du jugement lui-même n'était jamais conscient. La physique et la psychologie font toujours apparaître des contrastes intéressants, et c'est une des ironies de la science que l'expérience de Marbe, simple au point de sembler sans intérêt, fut à la psychologie ce que l'expérience de Michaelson-Morley, si difficile à mettre en place, fut à la physique. De même que cette dernière prouvait que l'éther, cette substance censée exister dans l'espace, n'existait pas, de même l'expérience de l'évaluation du poids montrait que le jugement, censé être la marque de la conscience, n'existait pas du tout dans la conscience.

Mais une critique peut être formulée ici. Peut-être qu'en soulevant ces objets, l'évaluation se passait si vite qu'on oubliait. Après tout, au cours de l'introspection, nous avons toujours des centaines de mots pour décrire ce qui se passe en quelques secondes (quelle chose stupéfiante !). Et le souvenir de ce qui s'est passé exactement s'évanouit au moment même où nous essayons de l'exprimer. Peut-être est-ce cela qui se passait dans l'expérience de Marbe, et ce type de pensée appelé jugement pourrait bien se trouver dans la conscience, après tout, si seulement nous nous en souvenions.

Tel était le problème quand Watt l'aborda quelques années après Marbe2. Pour le résoudre, il eut recours à une autre méthode : l'association de mots. On montra au sujet des noms imprimés sur des cartes, et il devait répondre en disant un mot associé, aussi vite que possible. Ce n'était pas une association libre, mais ce qu'on appelle techniquement une association par-tiellement dirigée : dans différentes séries, on demandait au sujet d'associer au mot visuel un terme générique, par exemple chêne, un mot coordonné (orme), ou subordonné (poutre), ou bien un tout (une chênaie), ou une autre partie d'un tout commun (une allée). La nature de cette tâche des associations dirigées permit de diviser la conscience qu'en avait le sujet en quatre phases : les instructions relatives aux directives à suivre, par exemple le terme générique ; la présentation d'un mot stimulateur, par exemple chêne ; la recherche d'une association adéquate et la réponse donnée, par exemple arbre. On demanda aux observateurs qui se livrèrent à un examen introspectif de se limiter d'abord à une phase, puis à une autre afin d'avoir une idée plus précise de la part de conscience dans chacune.

On espérait que la précision de cette méthode de fractionne-ment prouverait que Marbe s'était trompé dans ses conclusions, et que l'on trouverait la conscience de la pensée dans la troisième phase de Watt, la phase de recherche du mot qui conviendrait à l'association dirigée en particulier. Mais rien de tel n'arriva. C'était la troisième phase qui était vide au cours de l'introspection. Ce qui semblait se passer, c'est que la pensée était automatique et pas vraiment consciente, une fois que le mot stimulateur était donné, et qu'auparavant le type particulier d'association demandé avait été correctement compris par l'observateur. C'était un résultat remarquable. Une autre façon de le dire est qu'o/z pense avant de savoir ce à quoi on doit penser. La partie importante du problème est l'instruction, qui permet à l'ensemble du processus de se déclencher automatiquement. Ce que je résumerai par le terme de struction, qui connote et l'instruction et la construction1.

La pensée, donc, n'est pas consciente. Il s'agit plutôt d'un processus automatique qui fait suite à une struction et des matériaux à partir desquels la struction doit agir.

Mais nous ne sommes pas obligés de nous en tenir aux associations verbales ; n'importe quel type de problème fera l'affaire, même ceux qui se rapportent plus aux actions volontaires. Si je me dis : je vais penser à un chêne en été, il s'agit d'une struction, et ce que j'appelle pensée est en réalité une file d'images associées, jetées sur les rivages de ma conscience par une mer inconnue, exactement comme les associations dirigées de l'expérience de Watt.

Si nous avons les chiffres 6 et 2, divisés par une ligne verticale, 6/2, les idées produites par ce stimulus seront huit, quatre ou trois, selon que la struction prescrite est l'addition, la soustraction ou la division. L'important est que la struction elle-même, le processus d'addition, de soustraction ou de division, disparaît dans le système nerveux, une fois que la struction est donnée. Mais elle est de toute évidence là, dans l'esprit, puisque le même stimulus peut donner lieu à n'importe laquelle des trois réponses différentes. Et c'est une chose dont on n'est pas le moins du monde conscient, une fois qu'elle est mise en mouvement.

Supposons que l'on ait une série de figures comme celle-ci :

IMAGE: Circle Triangle Circle Triangle Circle ?

Quelle est la figure suivante dans cette série ? Comment êtes-vous parvenu à votre réponse ? Dès que je vous ai donné la struction, vous « voyez » que cela doit être un autre triangle. A mon avis, si vous essayez d'étudier, dans l'introspection, le processus par lequel vous êtes arrivé à votre réponse, vous ne retrouvez pas vraiment les processus engagés, mais vous inventez ce que vous pensez qu'ils ont dû être en vous donnant une autre struction à cet effet. Dans la tâche elle-même, tout ce dont vous étiez réellement conscient, c'était la struction, les figures devant vous sur la page, puis la solution.

Ce n'est pas différent de l'exemple du discours dont j'ai parlé plus haut. Quand nous parlons, nous ne sommes pas vraiment conscients ni de la recherche des mots, ni de leur assemblage dans des expressions, ni de la réunion de celles-ci dans des phrases. Nous sommes seulement conscients de la série de struc-tions que nous nous donnons, qui, ensuite, automatiquement, sans que la conscience intervienne à aucun moment, donnent lieu au discours. Nous pouvons être conscients du discours, si nous le voulons, au moment de sa production, renvoyant ainsi des informations qui aboutissent à d'autres structions.

Nous arrivons donc au point de vue selon lequel le processus réel de la pensée, dont on croit si couramment qu'il est la vie même de la conscience, n'est pas conscient du tout et que seuls sa préparation, ses matériaux et son résultat final sont perçus de façon consciente.


LA CONSCIENCE N'EST PAS INDISPENSABLE A LA RAISON

La longue tradition qui veut que l'homme soit un animal rationnel, la tradition qui l'a intronisé Homo Sapiens, se fonde, dans toute sa généralité pontifiante, sur l'hypothèse fragile que la conscience est le siège de la raison. Tout exposé sur cette hypothèse est gêné par le manque de précision du terme de raison lui-même. Ce défaut nous a été légué par une vieille psychologie des « facultés » qui parlait de la « faculté » de raison, qui était, bien sûr, située « dans » la conscience. Et cette déposition forcée de la raison et de la conscience fut encore compliquée par des notions de vérité, de la façon dont on doit raisonner, de logique, toutes choses bien différentes. D'où la supposition que la logique était la structure de la raison consciente, semant ainsi la confusion chez des générations de pauvres chercheurs qui savaient parfaitement bien que les syllogismes n'étaient pas ce qu'ils voyaient en introspection.

Le raisonnement et la logique sont liés comme la santé à la médecine, ou mieux, comme la conduite à la morale. Le raisonnement renvoie à une série de processus de pensée naturelle dans le monde quotidien. La logique, c'est la façon dont on doit penser, si la vérité objective est notre but ; or le monde quotidien se soucie fort peu de la vérité objective. La logique est la science de la justification des conclusions que nous avons atteintes par le raisonnement naturel. Ce que je veux montrer ici, c'est que, pour qu'un tel raisonnement naturel ait lieu, la conscience n'est pas indispensable. La raison même pour laquelle nous avons besoin de la logique est que la plupart de nos raisonnements ne sont pas conscients du tout.

Commençons par considérer les nombreux phénomènes, dont nous avons déjà établi qu'ils avaient lieu sans l'intervention de la conscience, et que nous pouvons appeler les types élémentaires de raisonnement. Choisir un chemin, des mots, des notes, des gestes, les corrections que nous opérons quand nous percevons des constantes de taille et de couleur ; ce sont tous des types primitifs de raisonnement qui ont lieu sans coup de pouce, coup de coude, ou même coup d'oeil de la conscience.

Même les types les plus ordinaires de raisonnement peuvent se dérouler sans l'intervention de la conscience. Un petit garçon, qui a déjà remarqué, à une ou plusieurs reprises, que tel morceau de bois flottait sur telle mare, en conclura immédiatement, à la prochaine occasion, qu'un autre morceau de bois flottera sur une autre mare. Il n'y a pas de synthèse d'exemples passés dans la conscience, ni de processus conscient nécessaire quand on voit directement un morceau de bois flottant sur une nouvelle mare. C'est ce qu'on appelle parfois le raisonnement à partir de détails, qui n'est, en fait, qu'une attente fondée sur l'extra-polajion. Rien de particulièrement extraordinaire. C'est une capacité commune à tous les grands vertébrés. Ce raisonnement, c'est la structure du système nerveux, et non la structure de la conscience.

Mais il existe un raisonnement plus complexe, dans lequel la conscience n'intervient pas, qui a lieu sans arrêt. Notre esprit fonctionne beaucoup trop vite pour que la conscience puisse suivre. Nous émettons couramment des affirmations d'ordre général de façon automatique, à propos de nos expériences passées, et ce n'est que rétrospectivement que nous pouvons parfois retrouver l'une de ces expériences sur laquelle s'appuie une affirmation. Combien de fois parvenons-nous à des conclusions cohérentes sans être du tout capables de les justifier ! C'est parce que le raisonnement n'est pas conscient. Considérez aussi le raisonnement que nous tenons sur les sentiments et le caractère des autres ou quand nous essayons de déduire leurs mobiles de leurs actions. C'est évidemment le résultat de déductions automati-ques effectuées par notre système nerveux, dans lesquelles la conscience n'est pas seulement superflue, mais, comme nous l'avons vu pour l'exécution d'un savoir-faire moteur, dont elle entraverait probablement le processus1.


Assurément, nous exclamons-nous, ceci ne peut être vrai des processus les plus élevés de la pensée humaine ! Assurément, ici, enfin, nous arriverons au véritable empire de la conscience, où tout s'étale dans une clarté dorée et où tous les processus ordonnés de la raison se déroulent sous le plein éclairage de la conscience. Mais la vérité n'a pas cette splendeur. L'image du scientifique s'asseyant pour résoudre ses problèmes et utilisant la déduction et l'induction conscientes est aussi fantastique qu'une licorne. Les plus grandes intuitions de l'humanité ont été perçues de façon plus mystérieuse. Helmholtz avait ses pensées heu-reuses qui « assez souvent se glissaient sans bruit au milieu de sa réflexion sans que j'en soupçonne l'importance... à d'autres occasions, elles arrivaient soudain sans aucun effort de ma part... elles aimaient surtout apparaître au cours d'une petite promenade au soleil dans les collines boisées ! »2.

Gauss, quant à lui, faisant référence à un théorème d'arith-métique qu'il essayait de démontrer en vain depuis des années, écrivit que « pareil à un éclair, l'énigme se trouva résolue. Je ne peux pas dire quel a été le fil conducteur qui a établi le lien entre ce que je savais auparavant et ce qui m'a permis de trouver la solution »'.

Poincaré, le brillant mathématicien, était tout particulièrement intéressé par la façon dont il parvenait à ses propres découvertes. Dans une conférence célèbre à la Société de Psychologie de Paris, il décrivit son départ pour une excursion géologique : « Les incidents du trajet me firent oublier mon travail mathématique. En arrivant à Coutances, nous sommes montés dans un omnibus qui allait je ne sais plus où. Au moment où je posai le pied sur la marche, l'idée me vint, sans que rien dans mes pensées antérieures n'ait semblé le préparer, que la transformation que j'avais utilisée pour définir les fonctions de Fuchs était identique à celles de la géométrie non euclidienne ! »2

Il semble bien que ce soit dans les sciences abstraites, là où l'objet de la recherche a le moins de rapport avec l'expérience de tous les jours, que ce phénomène de débordement soudain d'intuitions est le plus apparent. Un ami intime d'Einstein m'a dit que beaucoup des plus grandes idées du physicien lui venaient si soudainement pendant qu'il se rasait qu'il devait déplacer la lame de son rasoir à main avec beaucoup de précautions chaque matin, de peur de se couper en faisant un faux mouvement. Un physicien bien connu en Angleterre a dit une fois à Wolfgang Kôhler : « Nous parlons souvent du Bus, du Bain et du Lit*. C'est là que l'on fait les grandes découvertes dans notre science. »

L'essentiel ici, c'est qu'il y a plusieurs étapes dans la pensée créatrice : d'abord, une étape de préparation pendant laquelle on réfléchit consciemment au problème ; ensuite, une période d'incubation sans aucune concentration consciente sur le problème ; puis l'illumination, qui est justifiée ensuite par la logique. Le parallèle entre ces problèmes importants et complexes et les simples problèmes consistant à évaluer des poids ou à compléter la série des cercles et des triangles saute aux yeux. La période de préparation correspond essentiellement à la mise en place d'une struction complète en même temps qu'on porte une attention consciente aux matériaux sur lesquels la struction doit opérer. Par contre, le processus réel du raisonnement, ce grand saut vers l'immense découverte, comme dans la simple évaluation des poids, n'a pas de représentation dans la conscience. En fait, c'est parfois presque comme s'il fallait oublier le problème pour le résoudre.


LE LIEU DE LA CONSCIENCE

La dernière illusion dont je souhaite parler est à la fois importante et intéressante, et je l'ai laissée pour la fin parce que je pense qu'elle donne le coup de grâce à la théorie courante de la conscience. Où se tient la conscience ?

Tout le monde, ou presque, répond immédiatement dans la tête. C'est parce que, dans l'introspection, nous avons l'impression de regarder en nous un espace intérieur situé quelque part derrière nos yeux. Mais que pouvons-nous bien entendre par « regarder » ? Nous fermons même les yeux parfois pour nous livrer à une introspection encore plus claire. De quoi ? Son caractère spatial semble indiscutable. De plus, nous avons l'impression de nous déplacer, ou du moins de regarder dans différentes directions. Et si nous nous efforçons trop violemment de mieux caractériser cet espace, en dehors de son contenu imaginaire, nous ressentons une vague irritation, comme s'il y avait quelque chose qui refusait d'être connu, une qualité dont la mise en doute serait une sorte d'ingratitude, comme la grossièreté dans un endroit accueillant.

Nous ne situons pas seulement cet espace de la conscience à l'intérieur de notre propre tête. Nous supposons aussi qu'elle est dans celle des autres. En parlant à un ami, en maintenant un contact régulier par le regard, ce vestige de notre passé de primate quand le contact par le regard servait à établir les hiérarchies tribales, nous supposons toujours l'existence, derrière les yeux de notre compagnon, d'un espace, auquel nous parlons, semblable à l'espace d'où nous imaginons parler dans notre tête.

C'est là que bat le coeur même du problème. Car nous savons parfaitement bien que cet espace n'existe dans la tête de personne ! Il n'y a rien dans ma tête, ou dans la vôtre, que du tissu physiologique d'une sorte ou d'une autre. Et le fait qu'il s'agit principalement de tissu neurologique n'a rien à voir avec le problème.

Or cette réflexion demande qu'on s'arrête un peu pour s'y habituer. Elle signifie que nous inventons sans cesse ces espaces, dans notre tête ou celle des autres, tout en sachant parfaitement bien qu'ils n'existent pas du point de vue anatomique et que l'emplacement de ces « espaces » est tout à fait arbitraire. Les écrits aristotéliciens1, par exemple, situaient la conscience, ou la demeure de la pensée, dans le coeur et juste au-dessus, croyant que le cerveau était un simple organe de refroidissement puisqu'il était insensible au toucher et à la blessure. D'ailleurs, certains lecteurs n'auront pas trouvé ce débat justifié, puisqu'ils situent leur moi pensant quelque part dans la partie supérieure de la poitrine. Pour la plupart d'entre nous, cependant, l'habitude de situer la conscience dans la tête est si tenace qu'il est difficile de penser autrement. Ceci dit, vous pourriez en fait aussi bien, tout en restant où vous êtes, situer la conscience dans le coin de la pièce d'à côté, contre le mur, près du sol, et penser là tout aussi bien que dans votre tête. Pas tout à fait. Car il y a de très bonnes raisons qui font qu'on préfère imaginer que son espace mental est à l'intérieur de soi, raisons qui ont à voir avec la volonté et les sensations internes, avec la relation entre votre corps et votre « je » ; relation qui deviendra plus apparente au fur et à mesure que nous avancerons.

Le fait qu'il n'y ait pas de nécessité phénoménale à situer la conscience dans le cerveau est renforcé, en outre, par divers exemples anormaux dans lesquels la conscience semble se trouver en dehors du corps. Un ami, qui avait été blessé au lobe frontal pendant la guerre, reprit connaissance dans un coin du plafond de la chambre d'hôpital, et se regarda avec euphorie dans son lit, enveloppé de bandages. Ceux qui ont pris du dié-thylamide d'acide lysergique racontent couramment qu'ils ont eu les mêmes expériences extra-corporelles, ou exosomatiques, comme on les appelle. Ces exemples ne prouvent absolument rien de métaphysique, mais simplement qu'on peut situer la conscience de façon arbitraire.

Que l'on ne se trompe pas. Quand je suis conscient, j'utilise certainement toujours certaines parties de mon cerveau dans ma tête. Mais c'est aussi le cas quand je suis à vélo, et cette action n'a pas lieu dans ma tête. Les exemples sont naturellement différents, puisque l'action de faire du vélo a une situation géographique précise, contrairement à la conscience. En réalité, la conscience n'a pas de lieu, sinon celui qu'on imagine.


EST-CE QUE LA CONSCIENCE EST INDISPENSABLE ?

Voyons où nous en sommes, car nous venons de trouver notre chemin à travers une masse énorme de matériaux épars, qui ont, semble-t-il, compliqué plus que clarifié le problème. Nous en sommes arrivés à la conclusion que la conscience n'est pas ce que nous croyons en général. On ne doit pas la confondre avec la réactivité. Elle n'intervient pas dans une foule de phénomènes de perception. Elle n'intervient pas dans l'exécution de savoir-faire qu'elle entrave souvent. Il n'est pas nécessaire qu'elle soit engagée quand on parle, quand on écrit, écoute ou lit. Elle ne copie pas l'expérience, contrairement à ce que la plupart des gens croient. Elle n'est pas engagée du tout dans l'apprentissage des signaux, mais il n'est pas nécessaire qu'elle intervienne dans l'acquisition de savoir-faire ou de solutions, qui peut avoir lieu sans elle. Elle n'est pas nécessaire à l'élaboration des jugements ou à la simple réflexion. Ce n'est pas le siège de la raison, et, en fait, certains raisonnements créatifs très difficiles se font sans la présence de la conscience. Et elle n'a pas de lieu si ce n'est un lieu imaginaire ! La question immédiate est donc : est-ce que la conscience existe ? Mais c'est le problème du chapitre suivant. Il est simplement nécessaire ici de conclure que la conscience ne modifie pas tant que cela beaucoup de nos activités. Si nos raisonnements ont été corrects, il est parfaitement possible qu'il y ait eu une race d'hommes qui parlaient, jugeaient, raisonnaient, résolvaient des problèmes, faisaient, en un mot, la plupart des choses que nous faisons, mais qui n'étaient pas conscients du tout. C'est l'idée importante, et, à certains égards déroutante, sur laquelle nous sommes contraints de conclure au point où nous en sommes. En fait, j'ai commencé de cette manière, et j'attribue une grande importance à ce chapitre introductif, car à moins que vous ne soyez convaincu ici qu'une civilisation sans conscience est possible, vous allez trouver l'exposé qui suit peu convaincant et paradoxal.